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« Le mouvement ouvrier n’a pas été vaincu par le capitalisme. Le mouvement ouvrier a été vaincu par la démocratie. » Mario Tronti

En cette fin de période de campagne municipale, nous diffusons un enregistrement audio de la présentation du livre "Sortir de la démocratie" par son auteur, Ali Kebir.
Ce dernier est invité à Lille en février 2017 pour en parler, dans le contexte de de la séquence pré-électorale, encore appelée Génération Ingouvernable, qui avait comme objectif la poursuite des rencontres et de la force collective nées du mouvement contre la loi travail.

A chaque campagne électorale, ce sont les mêmes ritournelles de "mesures", "propositions", "contre-propositions", "oppositions", "promesses" des candidats que l’on redécouvre avec dégoût, à quelques nouveautés prêtes , comme celle d’avoir le monopole de la tapisserie verte du plus mauvais goût, ou encore de réussir à ce que notre liberté soit celle d’une recrudescence de notre surveillance et des moyens policiers. Ce mauvais théâtre avec comme finalité l’élection constitue le rituel le plus classique et le plus identifiable à la démocratie, quoi que mis en crise maintenant depuis des décennies par l’absention. Pour nous, ce moment n’est qu’un prétexte pour mettre en discussion la démocratie, non plus vu comme un idéal que nous n’aurions pas atteint ou que nous aurions perdu, mais comme un moyen coercitif et hégémonique du pouvoir. Loin de nous donc l’idée ici de discuter de la légitimité du vote pour améliorer notre chère démocratie.

Ce qui nous a intéressé dans sa présentation, c’est la manière originale d’Ali Kebir d’aborder la démocratie. Il n’est pas question de discuter du meilleur système politique, à la manière de Platon dans la République, mais bien d’arriver à établir une critique de la démocratie qui ne soit pas faite au nom de la démocratie, ou encore qui ne soit pas une critique démocratique de la démocratie.

Pour Ali Kebir, la démocratie est une toile de fond, c’est-à-dire un réservoir d’évidences partagées par tout le monde, et qui constitute la limite de ce qui est politiquement pensable. La première grande force de la démocratie est sa signification flottante. C’est bien parcequ’elle n’a pas de définition arrêtée, qu’elle est précisement efficace. On trouve par contre sa courante définition négative : le contraire de la démocratie c’est la dictature. Ce doublon "démocratie/dictature" réduit donc l’offre politique en se faisant passer pour un choix manichéen.

La deuxième force de la démocratie pour Ali Kebir est sa caractéristique d’emblême. L’étendard "démocratie", s’il a été mobilisé tout au long des différents processus de légimitation des différentes réformes Macron, est brandi à chaque élection, moment d’extravagance républicaine pour chaque candidat, quelque soit la nuance qu’il incarne en fonction de la norme Macron ou du paysage local.
Un autre exemple de l’affirmation de cet emblême est la réaction unanime de l’entiereté du paysage politique face aux attentats : "Ils veulent atteindre nos valeurs. Nous nous batterons pour défendre la démocratie.". L’emblême joue ici l’hystérisation de la démocratie. Il contient en lui même une grande force symbolique dont l’effet est de rassembler des sujets en leur conférant une identité commune à la manière d’un drapeau nationale. C’est un signe de ralliement dont la caractéristique est d’être intouchable, à échapper à toute critique fondamentale qui ne se fasse pas en son nom.

Cette toile de fond, c’est ce qui fabrique la subjectivité contemporaine, notre culture politique, nos manières de penser, de parler et d’agir politiquement. Elle vient donc contaminer nos façons de s’organiser au sein des luttes politiques et nos désirs révolutionnaires, au risque de nous ré-ingérer en son sein. Ali Kebir propose donc de sortir de cette incapacité à faire sans la démocratie, cet horizon indépassable, ce bien politique par excellence, en établissant notamment une généalogie de ce référent politique.