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Selom et Matisse, deux ans après leur mort, où en sommes nous ?

publié le 25 septembre 2019

Le vendredi 15 décembre 2017 en début de soirée, Selom, Matisse, Ashraf et Aurélien, quatre amis, se retrouvent dans la cour intérieure de la cité ouvrière de la rue de la Cité de Caulier, un quartier à la périphérie de Lille et son centre.

Avant leur arrivée, une bagarre éclate non loin. Une habitante de la cité passe un appel téléphonique à la police, aux alentours de 20h30. Très vite, six brigadiers arrivent sur place, matraques et gazeuses à la main, et se font rapidement apercevoir par les quatre jeunes qui étaient posés là. Par peur de se faire embarquer, intimider ou frapper, les quatre s’enfuient en courant et empruntent le mur qui se trouvait derrière eux, donnant accès aux chemins de fer qui partent de Lille Flandres. Au même moment, le TER de la liaison Lille-Dunkerque quitte la gare. Le conducteur du train aperçoit au loin des ombres et des lumières derrières-elles. Il tente de freiner le plus rapidement possible. Il est 20h40 et le train vient de percuter les jeunes qui fuyaient la police. La sécurité ferroviaire appelle le SAMU et les pompiers. Les jeunes sont transportés au CHR.

Pendant ce temps les brigadiers qui étaient présents jusque là ont disparu. A 20h50, ils sont appelés pour une intervention au boulevard Victor Hugo dans le centre de Lille, preuve de leur présence sur les lieux.
La mère de Selom est prévenue par un enfant du quartier tandis que Valérie, la mère de Matisse, est contactée par son neveu sur les réseaux sociaux. Elles se rendent à l’hôpital où elles sont accueillies par des policiers en civil qui leur demandent leur papiers, et auprès desquels elles n’auront accès à aucunes informations concernant l’état de leur enfant respectif.

Au vu de ces éléments, et du comportement étrange des policiers, les deux mères ne tardent pas à deviner ce qui se trame dans leur dos. Selom succombera à ses blessures le lendemain, et c’est deux jours plus tard que Matisse décédera lui aussi. Ashraf et Aurélien, les deux autres jeunes présents lors de la collision, souffrent respectivement quant à eux de commotion cérébrale et de blessures sévères.

Dans un premier temps, la police nie totalement sa présence au moment des faits. C’est ce qu’affirmera et assumera le procureur du parquet le lundi 15. La Voix du Nord abonde dans le sens du procureur, en titrant cyniquement dès le lundi que quatre jeunes « avaient percuté » un TER, sans ne jamais parler de possible présence policière. Cependant, cette version sera démentie par le témoignage de la voisine qui les avait appelés et chez qui ils avaient sonné. Quelques jours plus tard, le procureur sera obligé, au vu des témoignages, de revenir sur ses mensonges en indiquant qu’une patrouille était bien présente le soir du drame. Cette patrouille s’avère être un équipage de la BST, tandis que c’était jusque là toujours la BAC qui se voyait mise en cause. La Brigade de Sécurité Territoriale, la BST, créée en 2011 par Sarkozy, sorte de « police de proximité » est surtout connue pour ses violences et son impunité dans les quartiers dits populaires. Cette présence alors des policiers sur les lieux et au moment du drame se voit encore corroborée par la géolocalisation reliant les équipages à leur centrale. Cet élément prouve de manière irréfutable ce que le procureur avait tout d’abord tenté d’étouffer.

C’est la semaine suivante, du 23 décembre, que Peggy et Valérie décident de faire appel à la justice, non sans difficultés auprès d’agents de police récalcitrants à enregistrer leur dépôt de plainte. Ce n’est qu’après avoir agi aidées par leur avocat qu’elles pourront officialiser leur plainte, contre X, pour homicide involontaire, mise en péril de la vie d’autrui, et non assistance à personne en danger. Elles se font à cette occasion auditionner quatre heures durant. Début janvier 2018, le parquet de Lille lance une information judiciaire pour déterminer les circonstances de leur mort. Un juge d’instruction est saisi, Erwan Tor, et c’est lui qui s’occupera de l’enquête de son ouverture jusqu’à août 2019. Ce juge procède ainsi aux auditions des témoins et de leur famille, mais refuse néanmoins les demandes de reconstitution émises par les familles, jugées trop chères, sous prétexte d’une interruption du réseau TER. De ce refus, les familles demandent à ce que l’enquête ne soit plus confiée à la police de lille, mais qu’elle soit prise en charge par la gendarmerie. Le centrale de police ferait tout pour ralentir les investigations ou même falsifier certaines informations pour protéger les bridagiers impliqués. Le juge Tor refuse également cette demande.

Depuis mars 2018, un long silence judiciaire se fait sentir pour les familles de Selom et Matisse. En septembre 2019, un nouveau juge d’instruction, Marc Chemin, est saisi de l’affaire, qui relancera peut-être un espoir de justice et de vérité. De cette attente, les familles réclament un jugement aux assises, afin de pouvoir faire appel et de bénéficier d’un jury « populaire », a contrario d’un jugement en correctionnelle. De plus, au vu des dernières informations dont elles disposent, elles demandent la requalification de la plainte d’homicide involontaire en homicide volontaire.

La mort de Selom et Matisse, le soir même, fût mise en lumière dans le quartier par de nombreux feux de voitures. Ces derniers, pris très au sérieux par la police, eurent pour réponse l’occupation de l’espace de Fives et Caulier, tant par des unités piétonnes de CRS que par un stationnement constant sur les plus grandes places. En parallèle, ceci s’est accompagné de la labellisation de ces quartiers comme zones de reconquête républicaine. Les différents dispositifs, anti-rodéo, anti-drogue, etc, doublés de contrôles incessants sur les habitants et petits commerces participent alors d’une pression accrue sur le quartier, habituelle à la gestion post-coloniale et raciste de la police et des politiques de “sécurisation”.

Gérard Collomb à Fives en septembre 2018 venu présenter les mesures du plan de reconquête républicaine

Dans leur lutte pour obtenir vérité et justice pour leur enfant, Peggy et Valérie, outre leurs attentes en la justice, ont créé leur collectif quelques semaines après le drame. De ce collectif ont émergé alors marches, collages, et rencontres avec d’autres collectifs de familles victimes de violences policières, ou acteurs des mouvements sociaux. Les deux femmes témoignent alors, notamment depuis l’arrivée en service d’un nouveau directeur de la sécurité publique au commissariat de Lille, M. Papineau, d’intimidations à leur égard, intimidations qui par exemple ont pris la forme d’une mise en garde à vue lors du premier mai dernier. Ce M. Papineau, déjà à l’œuvre auparavant à Caen, à Paris ou encore à Poitiers, est déjà bien connu pour sa violence et ses tentatives de mise sous pression.

C’est ainsi toujours dans la même optique de faire éclater la vérité et la justice pour leur enfant que Peggy et Valérie appellent, avec leur collectif, à une grande marche, le 05 Octobre prochain, reliant Porte des Postes à Fives. Cette marche sera l’occasion de se recueillir en la mémoire de Selom et Matisse, et de faire pression sur la justice.

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