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Quand un chiffonnier du XIX° parle aux lycéens lillois

publié le 17 décembre 2019

Les rédacteurs et rédactrices d’Esquinte ont eu la surprise, au retour de leur reportage matinal sur les blocus lycéens, de découvrir dans la boite aux lettres de la rédaction, une courte lettre. Celle ci provient d’un chiffonier du XIX° siècle, et s’adresse aux lycéens et lycéennes en lutte de la métropole lilloise. La voici.

« […] On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets. [...] »
Le vin des chiffoniers, Charles Baudelaire »

Chers et chères lycéens et lycéennes de la métropole lilloise,

Je comprendrai tout à fait votre désarroi en découvrant cette lettre, tant ce que je suis peut vous paraître éloigné. De deux siècle votre aîné, et n’ayant pour ma peine jamais fréquenté les bancs du lycée, je ne suis à vrai dire qu’un petit chiffonnier, et nos conditions ne semble alors ne rien avoir d’analogues. Néanmoins, les événements se déroulant depuis bientôt deux semaines dans vos lycées m’ont poussé à vous écrire ces quelques lignes.

J’étais donc chiffonnier à Paris, à la fin du XIX°, et comme tant d’autres miséreux que nous étions en cette époque de « révolution industrielle », sortes de prolétaires sans usine, je naviguais récupérer dans les rues sales du Paris fin de siècle les déchets ménagers pour réussir, peut être, à se faire trois sous … Ce n’était pas un travail bien organisé, tout au plus une manière de survivre, dans une époque et dans une ville dégueulasses – dès déchets jonchant le sol, nous trouvions quelques bouts de tissu, de métal ou de papier, que l’on trouverait bien à échanger ou à vendre. Faire cela, bien évidemment, cela ne plaisait à personne, mais que ne ferait-on pas pour survivre ? Et bien justement, tout ce petit travail – ingrat et horrible – qui permettaient malgré tout à quelques pauvres garçons de manger et de boire – le minimum s’il en est – fut mis à mal par notre préfet de l’époque.

Ce dernier, c’était Eugène Poubelle, préfet nommé par Adolphe Thiers, laquais du monarchisme. Eugène Poubelle, vous l’aurez compris au ridicule de son patronyme, est le père des actuelles poubelles qui bordent vos rues. Et à cause de la mise en place de celles ci, sous couvert d’hygiénisme, et malgré quelques dispositions supposant nous permettre de travailler, combien d’entre nous ont dû aller se tuer ailleurs dans n’importe quel autre travail ? N’importe quel autre travail, qui, au final n’est jamais moins avilissant que chiffonnier, car c’est au fond le travail en lui même qui est avilissant. Et que ramasser ce que l’on trouve dans les poubelles n’a plus rien d’avilissant quand c’est le seul moyen de se nourrir pour certains et certaines de votre époque. Et justement, vous, jeunes du XXI°, avez réussi à transformer la poubelle préfectorale en fantastique outil de lutte : à chaque blocage, son inévitable pyramide de poubelles, construction éphémère, mobile, solide, et bien évidemment, inflammable si besoin. Obstruant portes, grilles, escaliers ; pleines ou vides ; vertes, jaunes ou grises ; jetées anarchiquement ou organisées stratégiquement : la poubelle est ce qui permet de faire vivre vos grèves. Et par vos grèves, vous créez des espaces de politique – soit tout ce qui nous manque, et ce, depuis bien des siècles. Ne pas aller en cours, c’est déjà rompre avec ce que vous êtes censés être : de futurs travailleurs supposés, comme moi je l’ai fait pour survivre, s’aliéner quarante-cinq ans durant. Pas besoin, a fortiori, d’avoir un bagage politique pré-existant pour déplacer des poubelles, leur mettre le feu et lancer une grève. Le blocage par la poubelle, est le geste premier, qui en appelle à d’autres. Si la construction architecturale de poubelle est la forme qui sied à bloquer votre temps, alors abusez-en, et ne laissez jamais quelconque moraliste vous expliquer que sa combustion ne serait pas « écologique », tant cette question semble tarauder votre temps. Bloquer le cours normal des choses, là est la réelle politique de l’écologie.

En ce qui nous concerne, nous tentâmes bien, quelques chiffonniers conspirateurs, de fomenter quelque émeute à l’annonce de la disparition de notre gagne pain, mais jamais ô grand jamais nous n’atteignîmes le niveau d’organisation, de joie, et d’offensivité qui furent atteints à Valentine Labbé ou à Pasteur. De mes années 1880 à vos années 2020, la force répressive que vous nommez « police », « bac », « hendek » ou encore « sale bâtard », n’a pas l’air d’avoir beaucoup changé de notre garde républicaine et de ses troupes versaillaises qui en 1871 écrasèrent la Commune de Paris.

Bref, user des poubelles d’une telle manière, c’est un peu nous venger, un peu faire la nique aux Préfets, qu’ils soient passés, présents, ou futurs. Mon époque, bien qu’elle en connut, avait déjà besoin de révolution : la votre lui en apportera peut être une à notre hauteur commune.

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