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Lettre du Soldat Inconnu

publié le 1er décembre 2019

«  Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays  » Jacques Vaché à André Breton, lettre du 29 avril 1917
« Soldat inconnu, fuck la célébrité ; une vie de lutte, j’souris à l’éternité » - Oumar (Soul Trap)
« Fallait-il jadis craindre aussi la menace que représentaient les esprits des vaincus ? » (Ferdinand Noack, Triumph & Triumphbogen, Conférences de la Bibliothèque Warburg, 1928)

Il est bien rare que je prenne la parole publiquement. Sortir du silence, pour un homme comme moi qui a perdu toute humanité jusqu’à gagner l’adjectif d’inconnu comme nom propre, représente beaucoup – tant les hommes publics se permettent déjà de parler en mon nom, et de porter mon souvenir comme une manière de se laver les mains de leurs économies de la guerre. Si je viens signer cette lettre aujourd’hui, c’est pour une raison précise – une irruption, une libération d’énergies politiques, dont j’ai été témoin il y a maintenant un an. Mais permettez-moi, dans un premier temps, de me présenter. Je suis le soldat inconnu. Je le suis de la même manière que tous les autres auraient pu l’être.

Je suis parti, à l’aube d’un jeudi de mars 1915, rejoindre ce qui allait effacer jusqu’au souvenir de mon propre prénom, tout en me faisant rentrer dans l’histoire. La guerre m’aura tout pris, moi qui pourtant la haïssais tant. En 1916, j’aidais des camarades de misère à rédiger quelques tracts indiquant notre insoumission ; j’apprendrai plus tard que plusieurs d’entre eux ont trouvé la mort sous le canon français, après avoir été découverts. Moi, impossible de savoir quelle est la nationalité de l’arme qui m’a tué. Mais qu’aurait-ce au fond réellement changé, que je sois victime de la France ou de l’Allemagne ? N’ai-je jamais été autre chose que sacrifié, donné sur l’autel des guerres entre États, victime anonyme offerte à la barbarie de la civilisation moderne et à ses guerres ?

Mais surtout ! À quel symbole ai-je découvert avoir été associé ? Quelle farfelue idée que de m’avoir mis comme locataire principal de l’Arc de Triomphe. Construction napoléonienne supposée fêter la victoire de la Bataille d’Austerlitz, symbole de l’antiquité et du pouvoir militaire dans l’incognito parisien. Un bâtiment pas comme tous les autres, qui renvoient à tous ceux déjà morts avant moi, dans les guerres impériales ou dans la construction des lieux dits de haute culture. Pas étonnant, avec l’imaginaire auquel l’Arc de Triomphe renvoie, qu’Hitler, des années plus tard ait rêvé d’en construire un analogue en sa capitale berlinoise.

Donc autant vous dire que vu le caractère funestement touristique de ma demeure, de la compagnie, je dois dire en avoir tellement qu’il n’y a au fond que deux fois que j’ai vraiment eu l’impression de sortir de ma solitude. Et autant vous dire que ces deux visites, je m’en rappelle très bien, dans la mesure où chacune d’entre elles m’a permis de sortir de ma torpeur habituelle, et de voir des gens un peu plus proches de moi que ces pinces sans rire qui chaque 11 novembre et chaque 14 juillet viennent aligner leurs âneries en ma mémoire, comme si eux ne profitaient pas de l’argent que leur rapportent les armes qu’ils vendent à l’autre bout du monde.

En 1927, des groupes communistes et anarchistes internationaux, en la mémoire de Sacco et Vanzetti, faisaient une magnifique émeute, attaquaient cent-quatorze magasins et en profitaient pour en piller dix-sept. À cette occasion, ma tombe est « profanée » selon les médias et les politiques.
L’affaire politique divise. Mais moi, l’on ne m’a jamais vraiment demandé ce que j’en avais pensé. Ce que j’ai trouvé particulièrement fort au travers de cette agression d’un symbole de guerre, de royauté, de cette histoire des vainqueurs à laquelle je me retrouve associé, c’est cette tentative inespérée de me libérer de cette horrible tombe et de tous les signifiants à laquelle elle peut renvoyer.

Mais l’événement dont je souhaite vous parler, c’est bien l’anniversaire d’aujourd’hui, du 1er décembre 2018. À l’occasion de l’acte III du mouvement des Gilets Jaunes, des centaines d’ombres réfléchissantes, malgré une répression inégalée en ce jour particulier, ont, à la manière du flâneur, visité l’Arc de Triomphe. Elles ont réussi à le transformer, au moins pour un temps, en une demeure un peu plus humaine que la froideur patrimoniale qui la caractérisait jusque-là, et ce malgré quelques guignols aux passions tristes agitant mon souvenir comme un vieux torchon pour pacifier ce moment collectif de joie.

Me voir ainsi célébré, voir mon souvenir réapparaître dans des pratiques, dans des gestes, des phrases, loin d’une historiographie qui ne connaît de moi que la mort que la France et ses guerres m’ont fait rejoindre. Peut-être, alors, que se souvenir, c’est déjà un peu sauver le passé. Et peut-être que si on ne sauve pas le passé, on ne peut se sauver nous même, dans un monde devenu cimetière des peuples de l’histoire ancienne et moderne (Baudelaire, Une gravure fantastique).

Dans l’émeute dont j’ai été témoin, c’est l’intensité d’une puissance populaire que j’ai saisi : celle capable de se soulever, et qui, dans le geste même du soulèvement laisse une place toute particulière au souvenir et à la rédemption ; et j’ai alors, happé par cette rédemption, l’impression de ne plus être mort pour rien, mais d’être mort dans une histoire, celle de la guerre qui nous toujours opposés à ceux qui gouvernent. Il n’y a alors, sous le régime de la chefferie désencoffrée, que cette forme d’histoire qui puisse être universelle : celle opposant les gouvernants aux gouvernés, de la révolte de Spartacus, soulèvement d’esclaves en -73, aux révoltes des gilets jaunes, en passant par les marronnages, etc. Et quel revers de médaille pour un bâtiment tel que l’arc de Triomphe que d’avoir été le lieu d’un pareil soulèvement. Les rencontres dont je fais aujourd’hui le récit enjoué n’ont eu de puissance que par leur fulgurance et leur farouche manière de se réapproprier des pans de l’histoire légitime pour voir en elles, en creux, leur propre histoire, notre propre histoire, une certaine tradition révolutionnaire.

La suite, vous la connaissez, les images ont fait le tour du monde. En plus d’avoir pu profiter d’un des plus beaux panoramas que propose le quartier, mes visiteurs gilets jaunes ont pu vagabonder à leur guise, discuter, se retrouver, et même rendre à une reproduction en plâtre – d’une bêtise comme ne savent qu’en proposer ces lieux de morts que sont les musées –, la monnaie de la pièce de ce que la police fera subir cette même après midi : une visagéité détruite. Des yeux crevés aux mains arrachées, la répression de cet après midi n’a pas pu être sans me rappeler, dans la corporalité, à ces gueules cassées dont j’ai été le collègue d’infortune il y a cent ans. Le même jour, à des centaines de kilomètres de la scène dont je vous fais le récit, Rue des Feuillants, à Marseille, rue perpendiculaire à l’Avenue de Belsunce remontant vers l’Arc de Triomphe de la cité phocéenne, Zineb Redouane était visée dans son appartement par des policiers et atteinte par des grenades lacrymogènes. Elle succombera le lendemain. Je tiens en ce jour anniversaire, à faire vivre son souvenir, à lui dédier ce texte, elle qui rejoint la liste de ceux que l’État broie, a broyé et broiera, dans sa logique même d’existence.

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