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Le 26 mai dernier, dans la ville de Minneapolis située dans le Minnesota, George Floyd décède à la suite d’une arrestation policière. La scène violente est filmée et fait rapidement le tour du pays, puis du monde, nous ramenant alors au souvenir de ces dizaines d’images que nous avons pu voir ces dernières années, toutes témoignant d’une violence policière récurrente et systémique.

La réaction à Minneapolis est presque immédiate. Un rassemblement spontané se tient le lendemain autour du commissariat, réclamant alors l’inculpation des quatre policiers responsables de la mort de Floyd. Les manifestations et rassemblements tournent rapidement à l’émeute et s’étalent sur plusieurs jours, qu’importe l’instauration d’un couvre-feu dans la ville.

La situation est alors insurrectionnelle, et la contagion prend rapidement de l’ampleur dans le reste du pays. Ce sont alors la plupart des grandes villes qui sont touchées par la révolte, de Los Angeles à Atlanta en passant par Dallas. Les rassemblements, manifestations et émeutes éclatent sous les cris de « I Can’t Breath », allant même jusqu’à se propager à travers un monde où la présence de l’épidémie est encore fortement visible à certains endroits ainsi que le confinement pour s’en prémunir.

C’est dans ce contexte chaotique que plusieurs groupes d’extrêmes droites ont étaient aperçus lors des émeutes qui ont parcourus les États-Unis. La présence de ce genre de groupes, qui sont la plupart du temps lourdement armés, n’est guère étonnante. Plus surprenant par contre, ce sont la présence de certains groupes pro-armes à tendances insurrectionnelles qui ont répondus à l’appel du #BlackLivesMatter. Ces groupes armés partisans d’une guerre civile estiment qu’une population qui se révolte contre son gouvernement et sa police ne peut être que soutenu activement.
Partageant des points d’ancrages communs, ces groupes proviennent principalement de communautés en ligne et de forums tournant autour de sujets comme les armes à feux et la survie. Par ailleurs, vis à vis de l’épidémie, ces communautés se sont illustrés ces dernières semaines avec l’organisation de rassemblements anti-confinement dans les États tenus par des gouverneurs démocrates pour revendiquer la liberté de déplacement.

Cette constellation de communautés plurielles se rejoignent autour du terme Boogaloo. Ce terme, inspiré d’un mème, fait implicitement appel à la guerre civil sur le territoire américain. Ce présent article, traduit du site d’investigation Bellingcat, permet d’avoir une vue d’ensemble sur ce que cela recouvre concrètement, ainsi que l’importance d’un réseau social comme Facebook dans le développement et la mise en visibilité de ce type de communautés. La version originale est à lire par ici. L’ensemble des notations présentes est de notre fait.

Pour aller plus loin dans la compréhension de la présente situation américaine, nous vous conseillons vivement les trois épisodes traduits du podcast « Ça peut arriver près de chez vous » disponible à l’écoute ici, ainsi que cet article du site Lundi Matin qui permet un retour sur les 6 premières nuits d’insurrection aux États-Unis.

Le 26 mai, des foules se sont rassemblées à Minneapolis, dans le Minnesota, pour manifester et protester contre la mort de George Floyd, 46 ans, aux mains du service de police de la ville. Floyd était noir. De nombreux manifestants étaient des personnes racisées.

Le département de police a viré les quatre policiers impliqués le même jour, après que des images soient sorties montrant Floyd en train de se faire étrangler par un officier blanc ; la vidéo le montre en train de placer son genou sur Floyd, coupant alors sa respiration.

Le licenciement de ces officiers n’a pas suffi à désengorger la colère dans la ville où, moins de quatre ans auparavant, un officier de police avait lui aussi abattu un homme noir, Philando Castile, lors d’un contrôle routier après que Castille l’ait informé qu’il avait en sa possession une arme à feu acquise légalement.

Sur Internet, un mouvement d’extrême droite, majoritairement blanc, s’est disputé publiquement sur les réseaux sociaux sur les risques que ses membres devraient prendre pour soutenir un homme noir tué par la police.

Sur la page Facebook, Big Igloo Bois, qui comptait 30 637 followers au moment de la rédaction du post, un administrateur a écrit à propos des protestations en cours : "S’il y a jamais eu un temps pour que Bois soit solidaire de TOUS les hommes et femmes libres de ce pays, c’est maintenant".

Ils ont ajoutés : "Ce n’est pas une question de race. Pendant bien trop longtemps, nous les avons laissés nous assassiner dans nos maisons et dans la rue. Nous devons être aux côtés des habitants de Minneapolis. Nous devons les soutenir dans cette protestation contre un système qui permet à la brutalité policière de ne jamais être contrôlée".

Un commentateur a ajouté : "Je cherche des habitants de Minneapolis pour se joindre à moi et former une milice privée, autorisée par la Constitution, pour protéger les gens contre le MPD [1], qui a tué trop de gens au cours des deux dernières années."

Ces échanges permettent de nous offrir une vue d’ensemble sur les différentes mutations du mouvement des milices armés, qui se préparent pour l’été. Les "Boogaloo Bois" s’attendent, voire espèrent, que le temps plus chaud entraînera des affrontements armés avec les forces de l’ordre, et qu’il donnera l’impulsion nécessaire à une nouvelle guerre civile aux États-Unis.

La plupart du temps, ils ne s’en cachent même pas. Et depuis plusieurs mois, leur plateforme de prédilection est clairement devenu Facebook.

Comme beaucoup d’autres mouvements radicaux, le réseau informel de "shitposters" pro-armes à feu tire ses origines de 4chan [2]. La cohérence du mouvement vient de la vénération qu’ils portent à leurs nouveaux martyrs et d’une constellation de blagues et de mèmes.

Mais surtout, le mouvement a pris de l’ampleur ces deux dernières années en s’organisant sur le réseau social le plus populaire au monde. Au moment où nous écrivons ces lignes, Facebook a ajouté un peu plus de 150 milliards de dollars à sa capitalisation boursière depuis que des manifestations anti-confinement favorables à l’idéologie portée par le mouvement Boogaloo ont commencé à s’y organiser dès la mi-avril. L’évaluation de la société à 662,8 milliards de dollars le 26 mai a dépassé son précédent record de 620,8 milliards de dollars, établi le même jour, le 20 janvier, où le mouvement Boogaloo a fait ses débuts publics très remarqués lors des manifestations contre le Second Amendement [3] en Virginie.

Pour l’instant, Facebook choisi de permettre au mouvement Boogaloo de s’épanouir et de s’organiser librement sur sa plateforme.

Les documents que nous trouvons en ligne suggèrent que, pour l’instant, la politique apocalyptique et anti-gouvernementale du "Boogaloo Bois" ne tire pas ses origines dans des racines à tendance raciste/néo-nazi. Comme nous l’avons observé, certains membres s’insurgent contre les tirs de la police sur les Afro-Américains et font l’éloge des groupes d’autodéfense nationalistes noirs.

Mais ces documents démontrent également que, aussi ironique que cela puisse paraître, il s’agit d’un mouvement qui se prépare activement à une confrontation armée avec les forces de l’ordre et toute autre personne qui limiterait sa compréhension du droit de porter des armes.

Dans un paysage post-coronavirus divisé et déstabilisé, ils pourraient bien contribuer à la violence généralisée dans les rues des villes américaines.

Intégrer la notion de guerre civile : de /k/ à Facebook

Ces dernières semaines, le terme "Boogaloo" s’est généralisé après des mois de popularité croissante dans les communautés d’extrême droite en ligne. Les manifestations nationales contre le confinement ont permis aux milices d’extrême droite de se rassembler, armées, en public.

On a beaucoup écrit sur "l’astroturfing" [4] derrière les premiers rassemblements, en particulier le premier rassemblement de Lansing, dans le Michigan. Il est certainement vrai que les personnalités et les organisations conservatrices traditionnelles ont contribué à alimenter ce mouvement croissant. L’argent, cependant, n’est pas ce qui a fait du "Boogaloo" un terme populaire.
Si c’est 4chan qui lui a donné les clés de son envol, aujourd’hui, c’est surtout Facebook qui l’aide dans son développement.
La montée de la suprématie blanche au cours de la dernière demi-décennie a été liée à plusieurs reprises (y compris dans les analyses de Bellingcat) à la culture intensément raciste, misogyne et queerphobe qui caractérisait les planches /pol/ [5] sur les sites 8chan et 4chan.
Les origines de la sous-culture de Boogaloo peuvent également être retracées en partie à 4chan, mais à une planche différente, /k/, qui est consacrée aux armes. Dans des messages récents sur le forum, les utilisateurs de /k/ discutent de toutes sortes d’armes, des couteaux aux avions de chasse, même si ils se concentrent principalement sur les armes à feu.

Les posts traitent souvent d’armes inhabituelles, de la chasse au matériel militaire, de l’histoire militaire ou des guerres en cours. Les messages sont souvent centrés sur les armes à feu et l’équipement tactique des utilisateurs, ou sur des questions concernant des achats futurs.

/k/ n’est guère un bastion de douceur et de lumière (comme toutes les planches de 4chan, il est jonché de toutes les bêtises imaginables), mais contrairement à /pol/, le nationalisme blanc militant n’est pas la position idéologique par défaut.

Bien que les propriétaires d’armes aient tendance à pencher à droite, la plateforme décourage explicitement toute discussion politique. Un message en haut du forum, rédigé en octobre 2015, au moment où la culture "alt right" née sur /pol/ faisait exploser la campagne Trump, avertit que les discussions sur la politique (même sur le contrôle des armes) sont malvenues.

Tout cela a donné au mouvement issu de /k/ un casting quelque peu différent de celui de l’extrême droite et aux mouvements qui ont survécu à son implosion après le rassemblement "Unite the Right" [6] en 2017. Il y a beaucoup de remarques racistes, et sans doute beaucoup d’utilisateurs racistes sur /k/, mais la guerre raciale n’est pas autant l’obsession dominante qu’elle peut être sur /pol/.

Si des néo-nazis comme le candidat raté au Congrès Paul Nehlen utilisent depuis longtemps le mot "Boogaloo" sur les chaînes Telegram, ou des plates-formes tolérant l’extrémisme comme le Gab [7] ou Bitchute [8], ces acteurs semblent distincts du mouvement issu de /k/.

Tout d’abord, le mème Boogaloo qui s’est cristallisé en un mouvement "IRL" de manifestants lourdement armés a commencé par l’expression de "Civil War 2 : Electric Boogaloo", calquée sur le titre de la suite du film de breakdance de 1984, "Breakin’". Pendant un certain temps, les internautes ont utilisé "Electric Boogaloo" comme un appendice de plaisanterie dans toute une série de contextes, y compris la possibilité d’une guerre civile.

4chan ne conserve pas d’archives des posts, et les meilleures archives actuellement disponibles ne remontent qu’à une époque où le forum était déjà actif depuis 8 ans, mais Reddit et Desuarchive montrent que l’expression était en usage sur /k/ au moins dès 2012.

Avant cette date, l’expression est encore utilisée de manière dispersée dans des contextes sans rapport avec le sujet, et pushshift.io en a notifiées des utilisations et récurrences sur Reddit à partir de 2014. La fonction de visualisation des données de Pushshift montre que depuis 2018, la fréquence d’utilisation de l’expression a augmenté de façon spectaculaire. Pour autant que nous puissions le déterminer, /k/ semble être l’endroit où le terme a été utilisé régulièrement pour la première fois pour spéculer sur les conflits civils armés aux États-Unis.

Le fantasme sur le Boogaloo est né, pour ainsi dire, d’années de discussions apocalyptiques au sein du forum sur ce qui allait se passer "WTSHTF" (un acronyme de Prepper pour "when the shit hits the fan"). En plus des armes, les posts /k/ sont orientées vers la survie - la page d’introduction indépendante du forum comprend des instructions sur les techniques de survie en forêt ainsi que des informations de base sur l’achat et l’utilisation des armes (le titre de l’introduction, "un lieu magique", est un nom quasi ironique que les utilisateurs donnent à l’ensemble de la page).

Certains posts /k/ pensent que le mème de Boogaloo a été essentiellement coopté par des parties plus classiques de l’Internet : reddit, Twitter, Instagram et Facebook. De telles accusations de récupération ou de vol par des "normie" [9] sont fréquentes dans la culture des forums de discussion.

Plus tard, cependant, de nombreux utilisateurs de /k/, qui étaient les plus optimistes quant à la perspective d’un effondrement social violent, ont quitté les marges du monde en ligne pour la plate-forme la plus puissante de l’Internet.

L’intégration du mouvement Boogaloo sur Facebook

De plus en plus, à partir de début 2018, les personnes s’identifiant comme utilisateurs de /k/ ont commencé à migrer leurs discussions vers Facebook. Ce mouvement a coïncidé avec une vague continue de manifestations controversées, de protestations à ciel ouvert, de violence extrémiste et d’instabilité politique qui caractérise si bien l’ère Trump. L’auto-identification de ces groupes s’est faite sous la forme de rappels au sein du forum dans les titres des groupes.

Les recherches de Bellingcat révèlent des dizaines de groupes et de pages actuellement sur Facebook, avec des noms comme "Patrioti/k/ Boogaloo Bois", "The /K/oronavirus" : Electric Boogaloo", "The /K/ombatant", et "Carolina /K/ commando" – avec souvent la référence /k/ dans leur titre. La plupart d’entre eux publient des mèmes ironiques /k/ conviviaux sur quelques sujets récurrents : les armes à feu, la guerre civile et l’effondrement social et, souvent, les conflits violents avec les forces de l’ordre.

Les recherches faites ont à plusieurs reprises attiré l’attention sur le rôle de Facebook dans la radicalisation des acteurs extrémistes, et sur les conséquences de permettre aux extrémistes de s’organiser librement sur la plateforme, sans grand résultat pratique. Des rapports récents indiquent que la haute direction de l’entreprise a depuis longtemps compris son rôle dans la promotion de l’extrémisme, mais a choisi de ne pas agir par crainte de ne pas rentrer en conflit avec les sensibilités conservatrices, notamment aux États-Unis.

Les recherches menées par le projet Tech Transparency montrent qu’il y avait au moins 125 groupes Facebook consacrés au boogaloo à la date du 22 avril 2020. Le nombre réel a considérablement augmenté depuis lors, bien qu’il soit pratiquement impossible de déterminer un nombre exact en raison de l’évolution rapide de sa sous-culture.

Par exemple, le "Boogaloo", lui-même un euphémisme, a été déguisé par l’utilisation de termes similaires comme "big luau" et "big igloo". Nous avons retracé son utilisation la plus ancienne jusqu’en novembre 2019. Nous en voyons un exemple sur la page Facebook "Firearms Unknown" (armes à feu inconnues) (Dont la devise est la suivante : parce que les RedCoats ne vont pas se tirer dessus). Elle compte 28 060 adeptes :

À ce stade, les chemises hawaïennes étaient déjà devenues un moyen pour les individus de signifier leur anticipation de la guerre civile à venir. Les militants du rassemblement de Richmond pour le droit aux armes, le 20 janvier 2020, ont été repérés portant des chemises hawaïennes et une tenue de combat complète. Depuis lors, les chemises hawaïennes associées à des armes à feu sont monnaie courante lors des manifestations anti-confinement, les membres des organisations existantes de la droite radicale ou du "mouvement patriote" utilisant ces vêtements pour signaler leur affiliation au mouvement Boogaloo.

Avant le rassemblement anti-confinement du 19 avril au Capitole de l’État de Washington à Olympie, le président de Washington Three Percenters, Matt Marshall, a exhorté les adeptes de Facebook à porter des chemises hawaïennes. La photographe de Getty, Karen Ducey, a pris une photo largement publiée ce jour-là, montrant que Marshall avait suivi son propre conseil.

L’entrée en scène du Boogaloo

Le rassemblement du 20 janvier 2020 à Richmond, en Virginie, était une manifestation de masse contre les restrictions sur les armes à feu proposées par le gouverneur Ralph Northam. Il a attiré des militants de droite et des partisans des armes à feu de tout le pays. Il a également été le premier moment important du mouvement Boogaloo sous les feux des médias. Ce jour-là, Tess Owen de Vice a repéré un groupe de manifestants associé à un groupe Facebook voisin de Boogaloo, appelé Patriot Wave.

Le groupe original Patriot Wave a depuis été interdit, mais les archives mhtml datant du 20 janvier montrent qu’il était très actif ce jour-là, publiant des nouvelles, des vidéos et des photos du rassemblement soumises par les utilisateurs. Les membres du groupe ont également répondu aux journalistes en temps réel.

Un membre de Patriot Wave qui nous a montré ce jour-là un bref aperçu du courant dominant, était un homme plutôt costaud portant une cagoule à tête de mort, et qui est apparu dans plusieurs reportages. Ce fait a été célébré dans les forums du mouvement. Les cagoules en forme de crâne, comme celle portée par l’homme costaud, sont associées à des groupes extrémistes néonazis comme Atomwaffen et The Base, qui adoptent une "culture de siège" influencée par les écrits du néonazi américain James Mason.

L’homme en question portait également un porte-plaque sur lequel était cousu un patch /k/. Il a fait l’objet de nombreux reportages et articles dans les médias sociaux. "Big siege", comme il se baptisait lui-même sur son compte Twitter, est brièvement devenu le visage du mouvement.

Sa tenue combinait des références au néo-nazisme avec des armes très puissantes et une ironie exacerbée par Internet. Un compte Twitter créé à la hâte a tenté de tirer profit de la lumière des projecteurs en diffusant des insultes raciales, en faisant référence au code numérique néo-nazi "1488" et en présentant une photo du manifestant pseudonyme aux côtés d’un autre homme portant des insignes nazis.

Des hommes armés qui adoptent un ensemble similaire de points de référence sous-culturels commencent à se manifester lors de manifestations publiques plus nombreuses. Le 31 janvier, un groupe d’hommes armés, certains portant des chemises hawaïennes, d’autres des masques faciaux et le camouflage allemand "flecktarn" favorisé par les groupes néonazis modernes, sont entrés dans la Capitole d’État du Kentucky.

Ces incidents ont donné lieu à une série de manifestations fortement armées tout au long du premier semestre 2020, dont beaucoup ont été combinées à des manifestations anti-confinement qui avaient éclatées en réponse aux mesures de distanciation sociale provoquées par la pandémie COVID-19.

Avec l’évolution de l’imagerie du boogaloo, l’imagerie et les idées explicitement fascistes ont fait de nouvelles percées. Ce type de signal est souvent ignoré par les médias grand public.

Par exemple, un individu présent lors de la manifestation du 15 avril à Lansing a été photographié par le photographe indépendant Jeff Kowalsky :

ABC News a rapporté fugitivement la présence de la Milice de la Liberté du Michigan, citant leur leader, Phil Robinson sous le nom d’emprunt de Phil Odinson :

Pourtant, comme la plupart des médias, ABC News n’a pas tenu compte du fait que d’autres hommes portent des chemises hawaïennes et, dans ce cas au moins, une cagoule avec un crane et un nez de clown. Alors que la chemise hawaïenne faisait référence au "boog", et que le masque crânien faisait référence à la culture de siège, le nez est très probablement un clin d’œil au mème "clown world".

Le mème "clown world" signale l’idée que les démocraties libérales pluralistes et multiculturelles sont à la fois intrinsèquement ridicules et vouées à l’échec. C’est une monnaie courante parmi les mouvements racistes, et c’est une variation plus pessimiste, ou "blackpilled", des mèmes "pepe" qui ont été échangés si librement à l’apogée de l’extrême-droite.

Cela vient signifier un rejet de l’approche " mouvementaliste " des nationalistes blancs d’avant Charlotteville, et la conviction qu’il n’y a pas de solution politique à ce que de nombreux groupes accélérationnistes [10] considèrent comme le déclin interminable des démocraties occidentales.

Il est utilisé, par exemple, dans la photo de profil de la chaîne de télégrammes "Third Position Army", un groupe explicitement néo-nazi comptant plus de 2 000 membres :

De récents rapports ont évoqué le fait que des groupes d’extrême droite et même des groupes néo-nazis tentent de contrôler à la fois les manifestations anti-confinement et le mouvement Boogaloo en général. Le 17 mai 2020, The Economist a publié un article sur la façon dont l’extrême droite a été "dynamisée" par ces manifestations.

Cette analyse n’est pas totalement inexacte, mais elle passe également à côté d’une dimension critique de ce qui se passe dans les profondeurs internes du mouvement sur Facebook. Les semaines passées, au sein d’un réseau de groupes Boogaloo sur Facebook, ont révélé un tableau de la situation beaucoup plus complexe.

Cette capture d’écran provient du groupe Facebook des Virginia Knights, qui compte 5 874 adeptes et semble être l’un des plus grands groupes axés sur le Boogaloo dans cet État :

Il est intéressant de noter que cette même page contient un mélange de rhétorique raciste et d’inclusion raciale. Par exemple :

“Vote from the rooftops” est devenu un mème général de droite pour résister aux résultats électoraux non désirés en tirant sur les gens. L’origine du mème provient de l’époque où des propriétaires de magasins coréens et américains avaient tirés sur des pilleurs présumés pendant les émeutes de Los Angeles en 1992.

Depuis 2011, date à laquelle le L.A. Times a publié un article sur ces commerçants, les "coréens des toits" sont un mème préféré des milieux pro-armes et d’extrême droite. Leur utilisation des images met en avant le conflit racial armé - les personnes abattues depuis les toits sont supposées être noires. Les commentaires sur ce post incluaient encore plus de racisme, sous la forme d’une série de mèmes anti-musulmans tous postés par le même utilisateur :

La réaction à ces messages n’a pas été universelle, avec un mélange assez égal de commentateurs s’opposant au racisme d’"Auburndale Red". Il ne s’agit pas ici de dire que le mouvement Boogaloo est totalement ou authentiquement antiraciste, mais qu’il semble y avoir une lutte très active au sein de certaines parties de ce mouvement pour savoir si le soulèvement dont ils rêvent sera basé ou non sur le sectarisme.

L’image originale ci-dessus est un post sur /k/. Bien que /k/ héberge plus que sa part d’homophobie et de racisme, cette histoire d’un instructeur certifié par la NRA qui crée une entreprise basée sur l’enseignement de l’autodéfense armée aux LGBT a été très bien accueillie. Le groupe Facebook affilié à /k/ qui l’a initialement partagé, The /k/ult of Monika, compte 16 977 adeptes.

D’après ce que nous pouvons dire, /k/ semble être la force la plus influente dans la formation de la culture du mouvement de boogaloo, à la fois sur Facebook et dans les manifestations ouvertes.
Dans l’ensemble, Facebook a été extrêmement permissif à l’égard des groupes Boogaloo. Mais ces groupes et d’autres milices apparentées se voient parfois imposer des interdictions à court terme ou permanentes. Les petits entrepreneurs de l’Internet se sont montrés très désireux de tirer profit des miettes laissées par le réseau de Zuckerberg.

La bulle Boogaloo

Le mouvement de la milice américaine existe depuis des décennies et a connu un précédent développement dans les années 1990, jusqu’à ce que le terrorisme intérieur, l’évolution des stratégies d’application de la loi et les vents politiques changeants ne diminuent grandement sa popularité.

Les groupes d’extrême droite ont toujours cherché des solutions technologiques à leur exclusion des médias traditionnels. L’ère des médias sociaux a été une épée à double tranchant pour le mouvement : des sites comme Facebook offrent une plateforme d’organisation idéale, avec une portée inégalée, mais qui peut aussi être retirée à tout instant.

En janvier 2016, Chad Embrey, un concepteur de sites web et entrepreneur, a enregistré le domaine MyMilitia.com. Les archives du WhoIs montrent qu’à la même époque ou à peu près, il a enregistré un certain nombre d’autres domaines faisant référence au mouvement des milices en général (comme militianetwork.com) ou à des groupes spécifiques comme les Trois pour cent (comme iiiers.com, iiiers.info et 111ers.com). Ces enregistrements étaient conformes à son intention maintes fois répétée de créer un site de type Facebook pour la milice.

Embrey avait auparavant créé et vendu des sites sur l’univers des camions. Il avait ensuite été impliqué dans des groupes de commerce d’armes sur Facebook. En 2017, Facebook a commencé à interdire ces groupes dans le cadre de l’une de ses mesures de répression périodiques sur les contenus problématiques.

Dans un "manifeste" en PDF de 2017, téléchargé sur le site mymilitia.com, Embrey rédige comment il a réussi « de multiples entreprises dans des communautés de niche en ligne au cours des 10 dernières années », jusqu’à ce que « Facebook empiète sur nos droits d’Américains et supprime tous les groupes d’achat-vente et d’échange d’armes à feu et de munitions. Sachant à quel point ce réseau social est présent dans la vie quotidienne de la grande majorité des gens, nous avons commencé à craindre pour ces groupes de patriotes et de miliciens qui utilisent également le site pour des communications connexes ».

Une version précédente du manifeste se lit plutôt comme un argumentaire de vente, et mentionne un site supplémentaire, "Militia Network", qui a depuis disparu. Il énumère également des dizaines de groupes de commerce d’armes sur le site web de la même nature que Facebook, MeWe, qui a été fortement promu ces derniers mois comme une solution de repli pour les personnes exclues de Facebook.

Les utilisateurs de MyMilitia peuvent créer des pages pour leurs milices spécifiques, et un certain nombre de ces groupes se sont coordonnés pour participer à des manifestations contre le confinement.

L’un des fils de discussion les plus populaires du site est celui intitulé : Sommes-nous entraînés dans la guerre civile ?

Alors que la discussion commence en partant du principe que ce serait une mauvaise chose, un administrateur du site déclare rapidement qu’un "conflit armé" serait "souhaitable" s’il se produisait bientôt :

Les autres utilisateurs ne tardent pas à montrer leur soutien :

Ailleurs sur MyMilitia, les utilisateurs affichent des liens vers des manifestes, comme ce pdf intitulé "Résistance à la tyrannie". Son premier argument est que la "tyrannie" a été la première cause de mortalité au XXe siècle. Le manifeste traite de la moralité de déclarer la guerre à son propre gouvernement et affirme que, les dictatures commençant toujours sur une pente glissante, il faut supposer que tout contrôle des armes à feu est le précurseur de la tyrannie. Ainsi, tout contrôle des armes à feu justifie une résistance violente :
Le point ici est que chaque fois qu’un gouvernement tente de désarmer ses citoyens, il existe une preuve prima facie que la juste cause est satisfaite. L’expérience du génocide au XXe siècle, décrite ci-dessus, est une justification adéquate pour que les citoyens confrontés au désarmement demandent : "Que comptez-vous nous faire, alors que vous êtes si désireux de nous désarmer en premier ?"

La même logique est évidente dans des dizaines de groupes Facebook basés autour du Boogaloo. Les utilisateurs discutent régulièrement de ce qu’ils perçoivent comme une législation tyrannique sur le contrôle des armes à feu et la considèrent comme un prétexte acceptable pour résister à la violence. Les utilisateurs de MyMilitia passent du temps à parler des rouages de cette résistance. Les messages sont parsemés de liens vers des PDF de manuels militaires, d’instructions pour la mise à zéro des fusils, de guides sur la mise en cache des armes, ainsi que de notes d’information destinées aux officiers des relations publiques militaires et aux opérateurs de radioamateurs.

MeWe est considéré comme un refuge plus sûr pour les réfugiés Facebook par des personnes comme Corey Wilkes, administrateur de la page Facebook de NWGA (Northwest Georgia) Icehouse Hoedown, un groupe fermé de 208 membres.

Le terme "icehouse" est un autre synonyme du terme boogaloo, issu de la variante "Big Igloo". Le pari de Wilkes est que si les censeurs de Facebook devaient sévir contre "Big Igloo", ils pourraient manquer "icehouse". Alors que Facebook n’a pas encore purgé le groupe Icehouse Hoedown, Wilkes utilise MeWe comme réseau social de secours, et comme un endroit où il peut poster des informations plus sensibles. Il peut notamment y publier des informations telles que son annonce concernant une session d’entraînement à la radio pour les membres de sa milice :

Wilkes se sent suffisamment en sécurité sur MeWe pour suggérer pudiquement comment les membres de sa milice pourraient brouiller les fréquences radio de la police et des services d’urgence :

Pourtant, les publications sur MeWe ne reçoivent qu’une fraction de l’engagement sous forme de publications sur Facebook. Le classement Alexa du trafic suggère que Facebook est le cinquième site le plus fréquenté sur le Web, alors qu’au 26 mai, MeWe était classé 5358e. MyMilitia, quant à lui, était classé 714 722e et en baisse.

Cela dit, les personnes et les organisations les plus influentes dans les mouvements d’extrême droite émergents semblent se déplacer régulièrement d’une plateforme à l’autre. Josh Ellis, qui dirige aujourd’hui MyMilitia.com, est également le fondateur d’un réseau de pages Facebook "American Revolution 2.0", visant à organiser des manifestations anti-confinement dans plusieurs villes.

Une telle influence multiplateforme ne peut se traduire en un mouvement de masse qu’avec le consentement de Facebook.

Pour voir comment, nous devons nous pencher sur l’héritage du plus éminent utilisateur de MyMilitia, le défunt Duncan Lemp.

Les martyrs

Le 12 mars 2020, vers 4h30 du matin, une équipe du SWAT du comté de Montgomery (Maryland) a effectué un raid sans merci sur la maison familiale de Duncan Socrates Lemp, 21 ans. Il était soupçonné de posséder des armes à feu qu’il n’était pas autorisé à posséder légalement en raison d’un casier judiciaire juvénile. La police du Maryland affirme que Lemp les a "confrontés" alors qu’il était armé, et qu’il avait piégé sa porte avec une douille de fusil de chasse. La famille de Lemp affirme qu’il a été tué par balle alors qu’il dormait avec sa petite amie, qui a été blessée lors de la descente.

Ce qui s’est passé lors de ce raid matinal reste amèrement contesté, et dépasse le cadre de cet article. Ce qui est indéniable, c’est que Duncan Lemp est devenu le martyr prééminent du mouvement Boogaloo naissant. Son nom et son visage sont constamment cités, comme dans ce post du groupe Facebook des Virginia Knights, qui le revendique comme un ancien membre :
Boogaloo bois compare régulièrement Lemp avec les noirs américains qui ont été abattus par des policiers. En fait, un sous-groupe croissant de partisans du Boogaloo considère que des hommes comme Ahmaud Arbery et Eric Garner sont fondamentalement le même type de victimes que Duncan Lemp, Vicki et Samuel Weaver (qui sont morts à Ruby Ridge), et LaVoy Finicum (qui a été abattu par la police de l’État de l’Oregon lors de l’affrontement de 2016 avec Malheur). Ce mème est communément partagé :

Naturellement, ce sentiment n’est pas universellement partagé au sein du mouvement d’extrême droite Boogaloo. Dans cette conversation sur la mort d’Ahmaud Arbery, un utilisateur poste le mème ci-dessus tandis qu’un autre se moque que la mort d’Arbery ne mérite d’être publiée que parce qu’il est "rare" qu’une personne blanche tue une personne noire. Un autre se plaint :

"On est censé s’en soucier parce que le type à gauche était noir. Se soucient-ils du fait que la plupart des victimes noires sont assassinées par des Noirs ? Non !"

La volonté de considérer Duncan Lemp comme une victime au même titre que des hommes comme Eric Garner est l’une des fissures qui traverse la communauté du boogaloo. Les groupes plus conservateurs, comme le NWGA Icehouse Hoedown, ont tendance à se méfier de toute victime noire de la violence policière. Dans ce fil de discussion, l’administrateur Corey Wilkes est furieux que les membres d’un autre groupe aient comparé Duncan Lemp à Sean Reed, qui a récemment été tué par la police d’Indianapolis alors qu’il était en streaming sur Facebook Live :

Indépendamment de ce que pensent les membres du mouvement Boogaloo des victimes non blanches de la violence policière, Duncan Lemp semble être universellement considéré comme un martyr. Des variantes de la phrase "Son nom était Duncan Lemp" sont couramment répétées dans les mèmes et dans les commentaires des posts. Le groupe Facebook "We Are Duncan Lemp" (546 membres) est l’un des groupes les plus ouvertement insurrectionnels que nous ayons rencontrés, rempli de mèmes de la Patriot Wave appelant à la révolution :

Il y a aussi des incitations constantes à la violence contre la police :

Il y a aussi un art apocalyptique bizarre, quasi religieux, à côté d’essais sur la valeur de la "discipline de fer" et de l’abnégation pour se transformer en un vaisseau pour "faire croître la force d’un peuple renouvelé, porteur d’une future génération de noblesse et de liberté". Avec quelques croix gammées, l’ensemble n’aurait pas l’air déplacé dans une chaîne de télégrammes néo-nazie :

Les symboles sur le visage de la figure ci-dessus sont des runes nordiques. Les mêmes runes ont été utilisées comme symboles pour l’Alliance nationale (un groupe néo-nazi américain disparu) et le Mouvement de résistance nordique (un groupe néo-nazi suédois). Certaines parties de ce mouvement ne sont pas entièrement composées de racistes avérés, mais les néo-nazis voient clairement dans le "Boogaloo Bois" un terrain de recrutement fertile, et le mouvement plus large s’est montré mal équipé pour chasser les nazis.

Duncan Lemp a été le premier martyr du mouvement Boogaloo, mais il n’allait jamais être le dernier. Le 13 mai 2020, un homme de 47 ans du comté de Schleicher, au Texas, nommé Donny Leeks, a commencé à publier une série de vidéos en direct sur Facebook, de plus en plus dérangeantes. Portant un équipement tactique complet, Leeks s’en est plaint : "...vous avez un gouvernement tyrannique qui juge bon de répandre la peur, les virus et les édits tyranniques parmi le peuple."

On ne sait pas exactement ce qui s’est passé, mais avant de filmer ces divagations, Leeks semble avoir tiré avec son fusil sur ses voisins, ce qui a incité la police à venir encercler sa maison de campagne. Pendant ce temps, M. Leeks a continué à poster des vidéos en direct sur Facebook, se plaignant d’un récent vote du Congrès visant à étendre les pouvoirs du Patriot Act.

"J’ai demandé et demandé et demandé, quand nous allions un leader de se lever, de se lever et de lutter contre ce genre de choses. Je ne voulais pas être celui qui doit le faire. Mais il semble que je vais devoir le faire tout seul. Et c’est bon. Je suis d’accord avec Dieu. Dieu est de mon côté. Dieu sait que j’ai raison."

À un moment donné, Leeks a même tiré sur ce qu’il a dit être un drone. Il a pleuré par moments, s’exclamant : "...je n’aime pas les flics parce qu’ils me maltraitent depuis tant d’années..." Il a également demandé des "renforts", probablement de la part de ses partisans qui regardaient la vidéo.

Personne n’est venu à son secours et Donny Leeks a été tué après avoir tiré sur des officiers le 14 mai. Des extraits de ses vidéos en direct sur Facebook (maintenant retirées) ont depuis circulé parmi différents groupes de Boogaloo. Ici, nous voyons des membres du groupe Carolina /K/ commando (2 261 adeptes) commentant une compilation des vidéos de M. Leeks. Un homme qui se fait appeler Neptune, l’administrateur du groupe, affirme que M. Leeks a été assassiné, peut-être "appâté" pour qu’il prenne son fusil à l’épaule afin d’évaluer "la menace" pour que les forces de l’ordre puissent justifier son assassinat. L’un des partisans de Neptune qualifie Leeks de "sacrifice" et de victime de meurtre.

Neptune est symptomatique de l’aile anti-étatique et libertaire du mouvement Boogaloo. Il n’est pas un fan ou un partisan du président Trump, contrairement à de nombreux membres des groupes de Boogaloo plus traditionnellement conservateurs (ou des sites comme MyMilitia) :

Neptune a une autre page Facebook avec 1796 followers, "The Waco Draco". En la parcourant, il est clair que son principal facteur de motivation n’est pas une idéologie politique spécifique. Il déclare être anticommuniste et craint une prise de pouvoir du gouvernement suite au confinement du coronavirus. Plus que toute autre chose, Neptune semble souhaiter une confrontation armée avec les forces de l’ordre :

Et après ?

S’il y a un seul point commun qui unit la galaxie des groupes Boogaloo sur Facebook, c’est bien la volonté de se battre avec le gouvernement. Plus précisément, les membres envisagent des confrontations violentes avec la police locale et l’"alphabet bois" des forces de l’ordre fédérales.

Les lois sur le drapeau rouge [11] et la confiscation des armes à feu sont fréquemment citées comme motifs d’une hypothétique insurrection. Ce post provient de KenTen [Redacted], un groupe Facebook Boogaloo fermé basé en Géorgie et comptant 139 membres :

Ci-dessus, nous voyons des captures d’écran de messages d’un individu, Rick O’Shea, qui prétend que la police est sur le point de confisquer ses armes à feu. Des appels sont lancés pour que des membres se rassemblent pour le défendre. L’un d’eux écrit : "Ça commence". Des conversations similaires ont eu lieu sur Facebook après l’arrestation de Bradley Bunn.

Bunn, 53 ans, est un homme de Loveland, dans le Colorado, qui a déjà participé à une réunion du 12 mars du Comité judiciaire de la Chambre du Colorado pour s’exprimer contre la nouvelle loi sur le drapeau rouge de l’État. Il a déclaré à la commission : "Abrogez cette loi. C’est une trahison de désarmer la population américaine. Abrogez-la, s’il vous plaît. Je le demande gentiment."

Ils ne l’ont pas fait. Bradley Bunn a alors fait circuler un manifeste appelant à "la défiance armée contre les tyrans". Il a également commencé à produire des bombes artisanales, pour lesquelles il a été arrêté par le FBI. Le manifeste de Bunn s’est répandu dans la communauté des miliciens locaux. A la suite de son arrestation, des membres de l’Allegheny Rescue Co. Facebook (6 202 adeptes) ont commencé à réfléchir à la manière d’empêcher de futures arrestations.

La principale suggestion qui évolue est de mettre autant de civils armés que possible entre la police et leur cible :

L’application de messagerie Discord est proposée comme un autre lieu de rassemblement et de coordination, tout comme l’application de chat crypté Signal. Les membres parlent de former des "régiments spécialisés" et des "équipes de frappe" pour l’avenir. Tout cela n’est peut-être que du vent. Lorsqu’il s’agit d’évaluer le danger de ce mouvement, l’une des principales difficultés consiste à déterminer le sérieux avec lequel il faut prendre les menaces constantes de violence. Certains membres de ces groupes semblent s’en rendre compte :

L’idée qu’un seul événement puisse déclencher le Boogaloo est un mythe qui lie ce mouvement, mais les guerres civiles sont souvent complexes et imprévisibles. Néanmoins, de nombreux rassemblements et manifestations armées sont prévus pour l’été. Les groupes familiers pro-Trump, les milices et les mouvements patriotiques seront probablement rejoints par une nouvelle génération de "Boogaloo Bois", lourdement armés et vêtus de couleurs vives, convaincus que la guerre civile est une fatalité et qui se sont lancés dans des affrontements armés avec les forces de l’ordre.

Dans un pays rendu encore plus instable par une saison d’élections présidentielles controversées et par les effets sociaux et épidémiologiques de COVID-19, toute manifestation ou bataille de rue et ses conséquences sont susceptibles de donner lieu à de graves actes de violence. Alors que les protestations sur la mort de George Floyd se sont intensifiées à Minneapolis le 26 mai, les membres des groupes Boogaloo sur Facebook ont considéré qu’il s’agissait d’un appel aux armes. Ce jour-là, des mèmes ont été réclamés, ajoutant George à la liste des martyrs du mouvement :

Un membre du groupe Facebook Big Igloo Bois s’est présenté aux manifestations, portant un drapeau de Boogaloo et, il a revendiqué 15 autres bois. Les rapports indiquent qu’il a été blessé par une balle en caoutchouc pendant la manifestation.

Pendant ce temps, d’autres partisans de Boogaloo en ligne ont exprimé leur désir de se rendre à Minneapolis et de commencer la guerre civile maintenant :

Au moment de la publication, il est impossible de dire comment les protestations à Minneapolis vont se résoudre. Mais le jour de la fête de l’indépendance, le 4 juillet, des rassemblements en faveur du deuxième amendement sont prévus dans de nombreux États, dont beaucoup autorisent des protestations armées "à ciel ouvert". Cette invitation sur Facebook à un rassemblement en faveur du 2e Amendement dans la capitale de la Virginie n’est qu’un exemple parmi d’autres. Plus de 2 000 personnes se sont déjà inscrites pour y participer.

Certains militants ont parlé d’une marche ouverte pour un million de personnes, qui aurait lieu ce jour-là dans toutes les capitales des États. Ce plan, s’il était réalisable, semble avoir été perturbé par la suspension par Facebook d’un certain nombre de groupes anti-confinement, dont American Revolution 2.0.

Pourtant, l’événement Facebook pour la marche de l’État du Kansas compte plus de 1,1 million de membres et d’autres rassemblements continuent d’être prévus. Des dizaines de groupes anti-confinement opèrent plus ou moins ouvertement à côté de dizaines de groupes et de pages de boogaloo. Des centaines d’Américains ont déjà défilé dans la capitale de leur État en portant des armes au cours des dernières semaines. La plupart de ces marches ont été planifiées et organisées sur Facebook.

Le 1er mai 2020, Facebook et Instagram ont tous deux mis à jour leur politique de "violence et d’incitation" afin d’interdire l’utilisation de "termes de boogaloo" lorsqu’ils apparaissent à côté d’images ou de déclarations représentant ou appelant à la violence armée. Nos recherches suggèrent que cette politique n’a pratiquement rien fait pour freiner la croissance de ce mouvement ou réduire la violence de sa rhétorique. Chaque nouvelle page et groupe de Boogaloo que nous avons trouvé nous a conduit à de nouvelles pages connexes et à des pages "aimées", chacune organisant des personnes pour une action armée directe ou les incitant à anticiper la violence.

Le plus grand réseau social du monde reste un lieu accueillant pour les insurrectionnelles en puissance. Nous savons maintenant que Facebook a enterré les preuves que sa plateforme facilite la croissance de l’extrémisme, par crainte que la lutte contre celui-ci ne soit considérée comme un parti pris anticonservateur. Il n’est pas encore possible de dire si le mouvement qui a été nourri sur cette plateforme jouera un jour un rôle dans une guerre civile américaine. Mais chaque jour, des dizaines de milliers de personnes lourdement armées se connectent pour répéter leur espoir qu’elle doit avoir lieu rapidement.

Notes

[1Minneapolis Police Department

[24chan ou 4channel, dont le nom vient du japonais Yotsuba Channel (四葉チャネル ?, « canal des 4 feuilles »), est un forum anonyme anglophone. Constitué d’un réseau d’échange d’images dit en anglais « imageboards » celui-ci est calqué sur les modèles des sites populaires japonais 2channel (créé en 1999 par Hiroyuki Nishimura) et Futaba Channel. 4chan a été mis en ligne le 1er octobre 2003 par Christopher Poole.

[3« Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique reconnaît la possibilité pour le peuple américain de constituer une milice pour contribuer à la sécurité d’un État libre, et il garantit en conséquence à tout citoyen américain le droit de porter des armes. »

[4Le terme "astroturfing" désigne, aux États-Unis, une technique de propagande utilisée à des fins publicitaires, ou politiques, ou encore dans les campagnes de relations publiques, ayant pour but de donner l’impression d’un comportement spontané ou d’une opinion populaire, alors qu’il n’en est rien.

[5/pol/ pour « Politically Incorrect »

[6Les rassemblements Unite The Right font ici référence aux différentes manifestations organisées à Charlottesville.

[7Gab est un service de réseautage social en ligne basé à Austin, au Texas, créé pour servir d’alternative aux réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et Reddit.

[8BitChute est un service internet de partage de vidéos lancé en décembre 2016 comme alternative à YouTube, se posant comme résistante à la censure

[9Une personne gravitant autour de normes sociales, de pratiques acceptées et de modes propres à son époque et à son groupe géographique, sans perspectives culturelles plus larges dans lesquelles elle puise. (Urban Dictionnary)

[10Dans la théorie politique et sociale, l’accélérationnisme est l’idée que le capitalisme, ou des processus particuliers qui ont historiquement caractérisé le capitalisme, devraient être accélérés au lieu d’être surmontés afin de générer un changement social radical. L’"accélérationnisme" peut également désigner plus largement, et généralement de manière péjorative, le soutien à l’intensification du capitalisme dans la conviction que cela accélérera ses tendances autodestructrices et conduira finalement à son effondrement.

[11Une loi de drapeau rouge est une prévention de la violence des armes à feu loi qui permet aux membres de la police ou de la famille à demander à un tribunal de l’ Etat d’ordonner le retrait temporaire des armes à feu d’une personne qui peut présenter un danger pour les autres ou eux - mêmes.