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Extrait de « Une juste colère » : penser et agir dans le mouvement en cours depuis les Gilets Jaunes

publié le 27 décembre 2019

Depuis le cinq décembre, un mouvement traverse l’ensemble du pays, contestant le projet de réforme des retraites que veut imposer le gouvernement. Ce mouvement qu’on pourrai dénommer « Grève Macron » s’illustre par de nombreuses formes d’actions : que ce soit via la grève, le blocage économique, la manifestation, le blocus des lieux d’études, le sabotage, ou bien encore l’occupation de maison du peuple ou de facultés. Pour le moment, ce mouvement se formalise d’une manière un peu hybride avec un retour des forces syndicales et de ses formes qui les accompagnent, avec encore présent le spectre et l’élan des Gilets Jaunes et de leur sabordage multiforme initié à l’hivers dernier. À cela se couple une répression policière et judiciaire efficace car grandement brutale, à l’égard de celles et ceux qui tentent de s’organiser dans le mouvement en cours. Afin de saisir au mieux ce qui se joue, il nous paraît important de penser la situation actuelle à partir du mouvement des Gilets Jaunes et de son année débordante, imprévisible et encore brûlante, ainsi que des leçons que nous pouvons en tirer. C’est ce que nous proposons avec la publication d’un chapitre du livre « Une juste colère » de Jérôme Baschet, sorti en septembre dernier chez les éditions Divergences. Ce chapitre revient sur la notion de grève en soi, et caractérise ses limites tout en explorant les différents modes d’actions possible dans un contexte de reconfiguration du capitalisme et du système économique, à l’ère du capitalocène.

« Bloquons tout ! » [1]

Le mode d’action initial des Gilets Jaunes a consisté à bloquer les axes routiers, les centres de grande distribution et, dans quelques cas éphémères, des ports et des dépôts pétroliers. Ce choix a paru apporter une confirmation concrète aux thèses qui considèrent que le pouvoir se situe désormais dans les infrastructures et que l’affronter implique prioritairement de bloquer les flux à travers lesquels la société de la marchandise vit et se reproduit.
L’occupation de ronds point a été l’un des atouts du mouvement et l’un des rouages de sa force. Elle lui a conféré sa visibilité et sa singularité symbolique. Elle lui a surtout permis de s’ancrer dans des lieux où, la chaleur de la lutte aidant, nombreux sont ceux et celles qui ont pu faire l’expérience d’une communauté retrouvé. Cependant, avant même que les forces de l’ordre n’expulsent les ronds-points, le blocage s’est avéré insuffisant. Le caractère périphérique de lieux qui, même occupés, restent des non-lieux a sans doute constitué une limite. Et c’est peut-être d’avoir dû évacuer précocement leur rond-point et choisi d’ériger leur cabane en centre-ville que les Gilets Jaunes de Commercy ont tiré un certain avantage.
Le blocage implique une double dimension. Il paralyse le fonctionnement de l’économie et permet aussi de suspendre le cours ordinaire de la vie, d’interrompre les rythmes du travail et de la consommation. On peut alors commencer à reprendre la main à la fois sur le temps et sur les lieux que l’on occupe autrement, en les détournant de leurs usages habituels. C’est cette double emprise collective sur l’espace et sur le temps qui permet d’éprouver de nouvelles manières de se lier et de renouer avec l’art de faire ensemble. Faire en sorte que le blocage s’étende et perdure est crucial, si l’on entend entraver l’activité du monde de l’Économie. Il faut pour cela parvenir à tarir effectivement les flux, notamment de marchandises. En ce sens, rien de mieux qu’une grève des routiers ou une interruption de la distribution de carburant, soit par le blocage du transport soit par la grève dans les raffineries ou les terminaux pétroliers. Se pose donc ici la question de la grève, comme moyen d’assurer le blocage de la production elle-même. Ce fut l’arme par excellence du mouvement ouvrier ouvrier, depuis le XIXe siècle. Il y a cependant quelque raison de penser que la grève ne peut plus avoir la centralité qui a été historiquement la sienne, parce que les antagonismes fondamentaux du capitalisme ne se jouent plus seulement dans la sphère productive. A cet égard, et même si certains n’ont pas manqué de le regretter, il est significatif que le mouvement des Gilets Jaunes – le plus plus virulent de tous ceux que la France ait connu depuis un quart de siècle – ait pu atteindre une telle puissance en contournant les espaces du travail.
Il est aisé de critiquer certaines pratiques telles que la journée de grève ritualisée et bien encadrée par les centrales syndicales, ou encore l’appel, non moins rituel, à une grève générale, qui, sans cesse plus lointaine, détourne d’autres modes d’action possibles. Pour autant, il n’est pas certain qu’il faille écarter par principe tout recours à la grève, là où elle peut déborder sa gestion bureaucratisée et s’avérer hautement efficace. Poser une incompatibilité complète entre des modalités de lutte ancrées dans une longue tradition et d’autres liées aux reconfigurations de la domination capitaliste n’a rien de nécessaire. Et concentrer l’attention sur l’une des sphères où elle se déploie en déniant l’importance des autres risque de restreindre indûment notre capacité d’action. En d’autres termes, si le mot d’ordre « bloquons tout ! » paraît particulièrement pertinent, il n’y a aucune raison de ne pas l’envisager dans toutes ses dimension, afin d’allier blocage dans la sphère de la circulation, grève dans la production (comme aussi dans la sphère du bénévolat), retrait de la sphère de consommation, opposition de l’aménagement économique du territoire par les grands projets, sans exclure d’autres modalités encore comme la suspension de la reproduction sociale (par exemple, avec les grèves de la jeunesse pour le climat). En outre, la pertinence du blocage tient au fait qu’il est aussi un moyen d’enrayer l’engrenage productiviste qui conduit au désastre climatique et écologique.
Par ailleurs, on ne saurait distinguer trop nettement le blocage entendu sous toutes ses formes et une dynamiques qui peut aboutir à la destitution des pouvoirs en place, eux-mêmes partie prenante du monde l’Économie qu’ils contribuent à défendre et à reproduire. Là encore, le soulèvement des Gilets Jaunes l’a bien montré, en combinant occupation des ronds-points et manifestations des samedis visant de manière privilégiés les beaux quartiers et les lieux de pouvoir.
Alors que le mot d’ordre de démission de Macron semblait initialement décalé par rapport à la réalité, le tsunami jaune de décembre l’a rendu crédible, au point que l’on s’est trouvé à deux doigts d’une situation dans laquelle le pouvoir pouvait perdre la main. Depuis lors, ce qui a été obtenu en Argentine ou en Équateur dans les années 2000, puis en Tunisie et en Égypte une décennie plus tard, a cessé de paraître impossible en France. C’est un acquis qui ne devra pas être oublié.

Derrière le débat entre grève et blocage, se cache une question que l’on ne peut éluder. Il s’agit de savoir quel est le ou les antagonismes fondamentaux qui structurent le système capitaliste. Dans la tradition du mouvement ouvrier, la réponse ne fait aucun doute. Il s’agit de l’antagonisme Capital/Travail, tel qu’il se manifeste dans l’exploitation de la force de travail et la résistance à celle-ci. Il en découle que le sujet historique appelé à affronter le capitalisme est la classe définie par le travail, qu’on l’appelle prolétariat ou classe ouvrière. Cependant, on doit admettre que les luttes menées sur cette base sont arrivées à leur point d’épuisement, ce qui n’implique pas de tenir pour nulles et non avenues toutes les mobilisations ancrées dans le monde du travail. En réalité, la formulation strictement classiste de la lutte s’est d’emblée avérée réductrice, en ce qu’elle occultait des formes de domination pourtant essentielles à l’affirmation du capitalisme. Elle faisait l’impasse sur la domination de genre, en invisibilisant les tâches de reproduction assignées aux femmes et les hiérarchies patriarcales refonctionnalisées au seins de la civilisation marchande. Elle évacuait la domination coloniale, en détournant l’attention des spoliations massives et de l’infériorisation subies par les peuples non européens. Et elle ne minorait pas moins l’exploitation de la nature, légitimée par l’adhésion en culte du Progrès. Aujourd’hui, cette approche apparaît plus insuffisante encore, car elle continue de minimiser les luttes devenues omniprésentes, celles des femmes, celles qui s’en prennent à toutes les formes de colonialité, celles des peuples indigènes qui défendent leurs territoires contre les grands projets destructeurs, celles qui promeuvent d’autres relations avec le vivant non humain ; et elle ne sait trop que faire des chômeurs, des exclus, des millions de personnes rejetées hors du système et traitées comme des déchets.
Aujourd’hui, il est évident que le capitalisme ne se reproduit pas seulement en exploitant la force de travail. Outre qu’il titre une part de ses profits de l’exploitation des ressources naturelles, il a directement besoin de consommateurs avides et de citoyens dociles. Cela suppose une emprise généralisée sur le temps dit « libre » - les loisirs étant un mode de consommation essentiel et les formes de sociabilité induites par les nouvelles technologies étant l’un des supports majeurs de l’envahissement publicitaire et de la gestion des affects consuméristes (en même temps que de la manipulation de l’opinion). La domination capitaliste ne s’exerce donc pas seulement sur la personne en tant que travailleur ; elle affecte l’être humain dans sa subjectivité même, dans ses désirs et son existence entière. La valorisation du capital est devenue un phénomène total. Au lieu de se jouer principalement dans la sphère de la production, elle englobe sans cesse davantage, à mesure que s’étend la marchandisation du monde, tous les aspects de la vie.

C’est la raison pour laquelle il ne paraît plus adéquat de combattre le monde de l’Économie par la seule grève. Il doit l’être, à l’image de sa domination de large spectre, par des formes multiples de blocage, dans tous les domaines. Le mot d’ordre « bloquons tout ! » trouve donc sa justification dans les dynamiques actuelles de la domination capitaliste et de son extension à l’ensemble des dimensions de vie. Pour autant, proclamer la fin du travail et des enjeux qui lui sont associées est sans doute un biais de perspective occidento-centré. S’il est vrai que le capitalisme expulse des millions de personnes hors du système productif et si l’emploi, notamment industriel, tend à disparaître en Europe et aux États-Unis, c’est en grande partie parce qu’il se déplace ailleurs. De fait, même si le travail informel se développe aussi, le nombre global de salariés n’a cessé d’augmenter et c’est un doublement de la forme de travail directement intégrée au marché mondial qui s’est opéré au cours des dernières décennies, notamment lorsque l’ex-bloc soviétique et la Chine l’ont rejoint. Si la valorisation du capital ne repose pas seulement sur l’exploitation du travail mais engage de multiples dimensions de la vie, il en découle que l’ensemble de ceux qu’elle affecte ne cesse de se dilater. L’antagonisme qui sous-tend la société de la marchandise peut alors être reformulé de la manière suivante : d’un côté, il y a l’impératif de valorisation du capital, le productivisme compulsif et l’ensemble des modes de gouvernementalité qui contribuent à configurer le monde de l’Économie ; de l’autre, il y a tous ceux qui sont atteints dans leur existence par ces exigences. Soit tous les salariés soumis aux contraintes de plus en plus implacables mais toujours insatiables de la maximisation. Tous les chômeurs et les exclus condamnés à l’inexistence sociale. Toutes les femmes exposées à la violence du genre, à la marchandisation de leur corps, aux stéréotypes machistes de la performance et aux fantasmes de toute-puissance associées à l’argent. Tous les peuples indigènes (ou non) spoliés de leurs territoires par l’aménagement économique du monde. Tous les migrants, pris entre la dévastation post-coloniale de leurs pays d’origines et la discrimination qui, dans les métropoles, permet de brader la main-d’œuvre à bas coût. Tous les consommateurs se livrant avec joie à leurs pulsion consuméristes, mais si souvent bernés par les fausses promesses de la marchandise et englués dan les pièges de l’endettement. Tous les citoyens dépossédés des illusions mêmes de leur souveraineté. Tous les êtres qui subissent des vies dégradées et appauvries, sans communauté et souvent sans le moindre sens. Et, tendanciellement, tous les humains et non humains confrontés au caractère pathogène et écocide du productivisme capitaliste, dont découle la déconstruction accélérée du vivant.
Toutes ces manières d’être affecté par l’impératif de valorisation du capital relèvent d’un processus de dépossession généralisée. On peut prêter à cette notion une vertu englobante, mais pour autant unifiante. Il ne saurait s’agir de ramener des formes d’expériences et de souffrance multiples à une réalité unique. Mais cette multiplicité n’en a pas moins une même origine, de sorte que les luttes qui en découlent gagneraient à ne pas demeurer séparées. Pour peu qu’elles soient respectueuses de leurs particularités, elles peuvent même s’épauler et croître ensemble, pour mieux combattre les diverses facettes de la dépossession généralisée qu’engendre la société de la marchandise : dépossession de la maîtrise du processus productif ; dépossession des territoires que l’on habite, dépossession de la puissance collective de s’organiser et de décider, dépossession de son temps, dépossession de la possibilité de vivre comme femme sans être agressée ou assassinée, etc. Partout, le sentiment d’être dépossédé de son existence se fait plus prégnant et, souvent, plus insupportable. On ne peut donc plus soutenir que le prolétariat, en tant que classe définie par le travail, est le seul sujet de la lutte contre le capitalisme et pour l’émancipation. Certes, une manière de conserver quelque pertinence à cette notion consisterait à en amplifier le périmètre, de façon à prendre en compte toutes les dimensions de la dépossession généralisée. Le prolétariat serait alors l’ensemble de celles et ceux qui ont perdu toute maîtrise sur l’emploi de leur vie. De ce point de vue, c’est E. Macron lui-même qui a donné la meilleure définition du prolétariat dans son sens élargi : non pas ceux qui n’ont rien, mais ceux qui ne sont rien. Tous ceux qui, n’étant pas devenus quelqu’un dans le monde de l’Économie, ne comptent pas et mènent une existence insignifiante – c’est-à-dire, pour ceux d’en haut, méprisable.
On peut aussi le dire autrement. Du fait de la dépossession généralisée qu’engendre son expansivité, le capitalisme tend à affecter l’humanité dans son ensemble – et tout le vivant avec elle. La perspective d’une destruction des conditions de la vie sur Terre donne sa pleine pertinence à cette formulation ; et ce n’est donc pas sans raison que les zapatistes en appellent à une lutte pour l’humanité et contre le capitalisme. Il ne s’agit certes pas d’invoquer une notion unanimiste et dépolitisée de l’humanité, ni de ressusciter l’humanisme classique, porteur d’une dissociation entre l’homme et la nature. Convoquer l’humanité n’a de sens, que si l’on pointe ce qui menace de détruire, que si l’on met en évidence la guerre mortelle que le capitalisme mène contre elle, ainsi que les polarités sociales exacerbées qu’il engendre. Cette humanité, déshomogénéisée et décentrée, se conçoit à partir des douleurs et des colères de tous les dépossédés, car si la dynamique du capitalisme tend à identifier ceux qu’elle affecte à l’humanité tout entière, raisonner à partir de l’unité supposée de l’espèce humaine serait la meilleure manière d’occulter les enjeux des luttes à mener.

Les multiples formes de lutte évoquées ici ont mieux à faire que de s’ignorer ou de se dénigrer mutuellement. Elles pourraient plutôt tirer parti de leur commune opposition aux dynamiques de la société de la marchandise, où se combinent productivisme compulsif, dépossession généralisée et dévastation de la planète. Il n’y a pas lieu d’opposer la grève au blocage ou le blocage à la grève. Et il n’est guère pertinent de monter les luttes salariales contre les luttes territoriales ou les luttes écologiques contre les luttes sociales, toutes appelées à se repenser de fond en comble dans les tourments à venir du Capitalocène. Assurément, la centralité du travail et de la classe définie par le travail n’est plus tenable. Aux raisons déjà évoquées, s’en ajoute une, plus importante encore. La conception traditionnelle de la lutte de classes invitait à défendre le Travail contre le Capital. C’était encore se tenir à l’intérieur des cadres de la société de la marchandise. Et c’est pourquoi, si le mouvement ouvrier n’a pas opéré une sortie du capitalisme, il s’est consacré à négocier pour la classe dont il représentait les intérêts une place moins désavantageuse au sein du monde de l’Économie. Il est clair désormais, si l’on veut rompre véritablement avec la société de la marchandise, qu’il ne peut plus s’agir de lutter pour libérer le travail du capital, mais qu’il faut se libérer du travail lui-même. La critique du productivisme compulsif et d’un consumérisme qui ne l’est pas moins ne serait pas complète sans celle de l’asservissement au travail, comme moyen à la fois nécessaire et de plus en plus improbable d’accéder à l’existence sociale.
Lutter pour la classe du travail, et au nom même du travail, ne pouvait que conduire à pérenniser l’existence même de cette classe, ainsi que sa soumission à une productivisme qui, pour être imposé depuis le pouvoir d’État, n’en était pas moins asservissant. Rompre avec une telle perspective et poser la nécessite de se libérer du travail (en tant que conception spécifique de l’activité humaine, historiquement propre à l’univers capitaliste) est donc indispensable. Mais cela n’impose pas pour autant de se détourner, dès à présent et entièrement, du monde salarial et de la grève. Certes, cela oblige à repenser celle-ci, dans son association avec d’autres modes de blocage et pour des buts largement transformés. Et cela ouvre la possibilité d’une articulation entre des luttes multiples, notamment en résistance ou encore celles des quartiers de la ségrégation post-coloniale, dans un mouvement critique commun de critique du travail et de sortie du monde de l’Économie.
Mettre fin au monde de la fin du monde suppose l’insubordination de tous ceux qu’affecte la dépossession généralisée induite par la civilisation marchande. L’antagonisme qui travers le monde de l’Économie oppose donc, d’un côté, la tendance à l’approfondissement des formes de la dépossession généralisée et, de l’autre, les luttes et les expériences qui s’y opposent. C’est pourquoi gronde le soulèvement de toutes celles et de tous ceux qui sont dépossédé.e.s de la possibilité d’une vie digne. Paralyser le monde de l’Économie par des modalités multiples de blocage, y compris la destitution des pouvoirs qui le défendent, en est l’une des armes privilégiées, pour autant que se fortifie conjointement la capacité à faire par nous-même et à expérimenter d’autres manières de vivre.

[1Lu (notamment) sur plus d’un gilet jaune.

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