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Explorer la marge

publié le 12 avril 2019

Marge, (lat margo, marginis, bord)

Complicité de fait de présence avec les casseurs. Violence en marge de la manifestation. Foule haineuse, extrême et assassine.
Voilà des termes que l’on entend à répétition si l’on tend ne serait-ce qu’un peu l’oreille aux différents canaux qui permettent la transmission des différents discours médiatiques de ces derniers mois, marqué par le mouvement jaune. Ce mouvement qui, à son début, tend à rassembler « La France des Marges » comme ont pu tant jubiler, fin novembre, géographes et autres sociologues de comptoir de station de radio. L’utilisation de termes marquants et forts de sens dans l’imaginaire comme rempart à la réalité des faits, servant à sa distorsion et à sa récupération l’amenant à configuration nouvelle de la réalité nous frappe aux yeux. En témoigne le traitement des chaînes dites d’information sur le mouvement en cours. Mais à force d’user des mots, on en vide leurs sens véritables, on coupe court à leurs imaginaires et leurs puissances. On parasite leurs usages. On les tuent, tout simplement.

Il semble donc primordial, à travers une poursuite des termes et des mots dont on nous prive, dans un désir de protéger l’ordre en cours, de nous les réapproprier, d’y remettre un sens qui dépasse la pauvreté de son utilisation, d’y créer un nouveau sens commun, d’y remettre vie.

Prenons le temps de regarder au plus près la marge, non pas pour la survoler, mais pour s’y plonger, s’y blottir, s’en saisir, se l’approprier, s’y construire.

« J’parle tout seul en faisant les cents pas
J’parle d’insomnies, j’plaisante pas, toutes les nuits mes neurones s’embrasent
Dans mon veau-cer, c’est la guerre, pas dans l’game, j’reste dans l’bat’
Tant pis si ça dérange, j’les emmerde, j’reste en marge »

HUGO TSR, En marge

En marge de quelque chose, c’est y être plus ou moins en dehors tout en s’y rapportant.
C’est vivre en dehors, à côté, à l’écart. La marge, c’est aussi l’habitat du marginal. Et le marginal, c’est l’aliéné, l’étranger, l’entendeur de voix, c’est le prisonnier et l’évadé. C’est la figure de l’Autre. C’est celui qui ne nage pas dans le même sens, qui se place à contre-courant. Par choix, souvent par contrainte. C’est celui qui s’envole, qui s’écrase, qui se fait lyncher, mépriser, contempler, admirer. C’est celui qui ose prendre le temps de ralentir, celui qui s’isole par angoisse, par peur, par désir de vie. L’inventaire serait long.

Ce qui en dit, c’est que la marge c’est l’extérieur d’un autre.
Lorsque Sartre énonce que l’enfer c’est les autres, il explique son propos de la manière suivante : « Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont au fond, ce qu’il y a de plus important en nous, même pour la propre connaissance de nous-mêmes. Nous nous jugeons avec les moyens que les autres nous ont fournis. Quoi que je dise de moi, quoi que je sente de moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Je veux dire que si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui, et alors en effet, je suis en enfer [...] »
La marge est donc le dehors d’un tout ou du moins d’un monde s’en revendiquant inévitablement.

« Mes idées me mettaient en marge du monde »
Mauriac

Pour se construire, elle a besoin nécessairement de ce à quoi elle se tient à distance, de ce à quoi elle prend de l’écart, de ce à quoi elle coupe court.
Inversement, le tout tend à créer sa marge, ses laissés-pour-compte, ses déçus, ses enfants terribles mais n’y prête pas importance, elle la considère même comme non-essentielle à son fonctionnement.

La marge est un lieu ambigu et ambivalent, qui n’a pas de frontière à proprement parlér. De fait c’est un lieu de critique, car c’est un lieu où on prend le temps de ralentir, de reculer, de prendre de la hauteur. La marginalité est un lieu où l’identité est en refonte constante.

Dans le roman Nino dans la nuit paru chez Alia en janvier dernier, les deux personnages, qui possèdent tous deux la vingtaine, tendent à illustrer une certaine marginalité de l’existence par un refus de cette façon de vie qu’on leur impose par jeu de normes. Une vie couronnée par le travail, un patron, une mise en compétition permanente.

« Dans la fin du ciel sombre je vois les putes qui frissonnent sur les trottoirs et qui lancent des Bébé l’amour plus que fatigués aux voitures, et puis les cloches qui dorment sous les bancs, puisque à cause de tout ce qu’on y soude impossible de s’allonger dessus.
Le clochard de Paris il passe après le pigeon, le chien, le chat. Il est grosso merdo sur le même barreau que le rat sur l’échelle de la sympathie. Moi je m’en bas les couilles, je préfère les rats aux pigeons, au moins ils se contentent de chier par terre et pas depuis des hauteurs insoupçonnables.
D’ailleurs pour prendre un peu d’air, un peu d’empathie dans le regard des gens, ils sont de plus en plus de clochards à se coller un lapin ou un autre truc mignon dans le col du manteau ou le creux des genoux. Ça donne aux autres une bonne raison de les regarder. Ça les fait remonter un peu dans le monde des humains. »

Nino dans la nuit, Simon & Capucine Johannin

Ce n’est pas une désillusion de la société, car illusion n’est jamais venue. C’est l’histoire d’une génération post trente glorieuses qui marque le pas sur l’effondrement de mythes donnant sens à l’existence en société capitaliste.
Car ici, il est question de survie avant toute chose.

On choisit ou non un mode de vie, et de fait on le subit. Créant rencontres avec les différentes marges composantes de l’environnement.
Ainsi les marges se rencontrent, s’évitent, se défient, se détruisent, elles se forment comme de nombreuses bulles autour de ce à quoi elle tend prendre distance, répétons-le, par choix, par obligation ou par rejet. C’est à dire qu’elles créent autant d’espaces propres au chaos qu’à la naïveté de l’isolement, tendant à échapper au présent. La marge s’inscrit comme un point de fuite.

La marge est aussi une bordure autour d’un texte, d’une page de livre ou d’un carnet.
C’est un espace blanc qui témoigne d’une fausse blancheur, car elle n’a en réalité rien d’un espace vide, c’est un espace de ratures, de notes, de critiques couchées sur papier. Un espace de correction. Chaque grand récit a ses marges, plus l’histoire du manuel est spectaculaire, plus la marge sera grande et saturée en notes, annotations et autres taches d’encres quelque peu visible.

On dit même que les vainqueurs écrivent l’histoire, mais ce sont tous les autres, les perdants et ceux qui ne se retrouvent pas dans la victoire énoncée, qui écrivent les marges. La marge est un territoire de pensées où les discours, les positions, les visions se rencontrent, se formalisent et se contredisent.

Prendre le temps d’émarger est donc primordial dans le présent de notre temps.
C’est se donner une marge dans la réflexion. Émarger tout ce qui tend à ne pas l’être, tout ce qui se refuse à l’être, est déjà un début de réponse, une esquisse d’attaque.

Car une marge, c’est aussi l’intervalle de temps que l’on possède, ou que l’on veut bien posséder, jouant ainsi des limites et des contraintes.
C’est ainsi se donner une marge de manœuvre, d’initiatives et d’erreurs.
C’est aussi ce moment de latitude que l’on met à profit : une marge de liberté, de réflexions, d’actions et de manœuvres.
Avoir de la marge c’est donc savoir qu’il nous reste un temps propre, c’est savoir prendre le temps. C’est un choix à prendre dans l’exécution de nos différents désirs. C’est un délai que l’on s’impose, ou tend à s’imposer à nous.
Le tout est donc de tenter de comprendre les situations et les temporalités.

Elle s’inscrit aussi dans une certaine logique de tolérance, d’un écart admis, ou permis. C’est un terme cher à l’univers de l’évaluation. Il s’agit donc de renverser la tolérance, de la déchirer, de ne plus se voir permettre des choix et des agissements par une force supérieure faussement légitime.

La marge nous apparaît donc comme un espace à composer.
Elle est ces temps, ces instants et ces lieux qui se construisent au fil des rencontres et des amitiés que nous faisons. C’est aussi cette Histoire qui traverse nos vies, que nous voulons porter et partager.

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