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Extrait du chapitre « Du monde des esprits au royaume de Dieu : l’épopée des missionnaires en pays gwich’in » du livre Les âmes sauvages de Nastassja Martin

L’événement le plus radical qui survint après l’arrivée des premiers Occidentaux en pays gwich’in, commerçants et missionnaires confondus, fut l’anéantissement physique par la maladie de plus de la moitié de la population indigène. Toutes les sociétés autochtones d’Alaska sans exception furent concernées, la vague épidémique la plus meurtrière sévissant aux alentours de 1900 (les Inupiat nommèrent cette période la « Great Sickness »). Les maladies comme la rougeole, la grippe, les oreillons, la rubéole et la variole furent introduites en Alaska dès les premiers temps du contact (donc bien plus tôt sur la côte ouest que dans l’est du pays) et n’épargnèrent aucune société indigène, sauf bien entendu les Euro-Américains, qui furent très peu touchés par les effets des épidémies [1].

Ce furent, partout en Alaska, les missionnaires eux-mêmes qui s’occupèrent de soigner les malades, en créant d’abord des dispensaires puis des hôpitaux, et en distribuant les remèdes adaptés. Que révèle cet empressement à venir en aide aux malades - mis à part un humanisme certain doublé d’une profonde bonne volonté ? De quelle manière cette aide a-t-elle été dispensée, et quelles en ont été les conséquences pour les indigènes ? Pour comprendre ce qui s’est passé dans le huis clos des dispensaires du début du XXe siècle en pays gwich’in, je me réfère ici aux récits de mes interlocuteurs à Fort Yukon et à leur mémoire affective de cette partie de leur histoire. La question des épidémies est aujourd’hui encore très douloureuse pour une majorité de Gwich’in, et elle se réduit souvent à l’évocation d’une causalité réduite mais puissante quant aux raisons de l’acceptation des principes fondateurs du protestantisme. Selon Edward, par exemple, c’est principalement aux épidémies que les pasteurs doivent leurs succès : ils étaient les seuls à posséder la médecine adéquate pour soigner les maux physiques inconnus qui assaillaient les hommes, et la première église à Fort Yukon à proprement parler fut d’ailleurs avant tout un dispensaire [2]. Ainsi, c’est en soignant les « maux du corps » et en retirant par là même leur spécificité et leur utilité aux chamanes, incapables de prodiguer un remède adéquat à ces nouvelles maladies, que les missionnaires commencèrent à soigner, simultanément, les « maux de l’esprit ». Toujours selon mes interlocuteurs, la conversion massive des Gwich’in alla de pair avec l’aggravation des épidémies : c’est bien au dispensaire que les hommes de foi enjoignirent les indigènes d’abandonner le monde des esprits, puisque ce n’est que dans l’amour épuré d’un Dieu unique qu’ils pourraient être sauvés, physiquement comme spirituellement. Le corps, en "disant" sa faiblesse et son mal, ne faisait en réalité qu’exprimer les affres d’un esprit malade qu’il fallait redresser et purifier pour garder le reste en vie. Cette configuration historique, qui permit aux missionnaires d’arriver sur place dans un moment où les épidémies faisaient présider la mort à toute interaction sociale, conféra à ces hommes un formidable pouvoir : les indigènes se retrouvèrent "à leur merci", et les pasteurs purent non seulement dispenser une aide physique concrète indéniablement efficace aux hommes dans le besoin, mais aussi et surtout la bonne parole - « God’s word », comme le dit Edward. En mettant ainsi leur relation aux indigènes malades au profit d’une pensée qui réprouvait l’animisme et ses modalités d’actualisation, ils condamnaient de fait toute la tradition chamanique à devenir toujours plus souterraine. On peut citer ici le cas du chamane Ttssielta, exemplaire en la matière. Bella Alexie [3], une Gwich’in originaire des environs de Fort Yukon, narre à ce sujet la rencontre explosive entre le chamane gwich’in le plus réputé de l’époque et le révérend McDonald, qui se tint à Fort Yukon aux alentours des années 1860 : « Il dit [McDonald] que son Dieu est venu sur la Terre comme un homme. Cet homme appelé Jésus enseigna les hommes. Il dit que Dieu aime tous les hommes. Après que les hommes meurent, il les emmènerait chez lui où ils vivraient pour toujours [4]. » Evoquant ce qu’avait dû être - selon ce que les Gwich’in relatent oralement dans les soirées au coin du feu - la réaction de Ttssielta face aux agissements du bishop lorsqu’il l’avait vu prier son dieu pour la première fois, elle continue, en prenant cette fois la voix du chamane : « Soyez maudit McDonal ! A genoux ! Un homme ne prie pas à genoux, mais debout, la tête haute, faisant face aux grands esprits [5]. » Malgré cette tentative de résistance à la liturgie anglicane, le chamane dut reconnaître son échec lorsque la première grande épidémie fit rage au sein de la communauté gwich’in et que ni ses pouvoirs ni sa relation aux grands esprits et encore moins sa connaissance des plantes ne lui permirent de sauver ses proches. Il se convertit en 1867. Lui et sa femme furent baptisés et leurs noms modifiés. Ttssielta devint John. En 1871, il accéda au statut de pasteur et le resta jusqu’à sa mort en 1901.

Ce n’est pas forcer le trait que de reconnaître que ces épidémies ont constitué, en subarctique, une véritable aubaine pour les missionnaires qui se trouvèrent confrontés non plus à des hommes debout, faisant « face aux grands esprits », brandissant des convictions solides et en pleine capacité de se battre pour leurs pratiques, mais plutôt à des êtres affaiblis, physiquement par la maladie les atteignant et très certainement moralement par l’incursion de ces nouveaux envahisseurs aux pratiques délétères. Finalement, la maladie concrète qui frappe l’ensemble du monde indigène alaskien entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle vient problématiser de manière agonistique les questions de proximité, de relations et de contacts avec d’autres hommes et, par là même, d’autres mondes. Les épidémies nous parlent de l’aplanissement de la distance entre des mondes, par le franchissement des limites immunitaires des êtres, et posent donc activement la question des frontières entre soi et l’autre, se déployant au sein de la personne individuelle comme dans le corps entier de la société. Comme le note Jacques Cheyronnaud dans le cas de la contagion - concept qui peut être légitimement utilisé pour parler des épidémies alaskiennes -, « maladie et mort seront les conséquences naturelles de la transgression des limites, pourtours ou frontières. En somme : l’exogénéité, comme propriété de provenir d’ailleurs et d’investir, de siéger en des êtres, des objets, des choses [...] [6]. » De manière similaire, les épidémies qui sévissent en Alaska mettent en exergue aussi bien la fragilité des mondes que leur porosité. Elles menacent de destruction l’intégrité physique des corps ainsi que, potentiellement, d’anéantissement les individualités et les collectifs par l’affaiblissement et la déperdition de singularité.

Selon la plupart de mes interlocuteurs gwich’in, cette double action de la maladie généralisée a été fortement instrumentalisée par les missionnaires, et là réside probablement l’une des clés primordiales de leur succès : ils arrivèrent en effet avec le germe délétère assorti de son antidote. C’est l’épidémie qui justifia toutes les « avancées » dont l’Eglise épiscopale américaine est l’auteure à Fort Yukon, et qui continuent d’être considérées comme primordiales : l’hôpital, l’école dite « territoriale » et l’église, symboles depuis le premier quart du XXe siècle de la mainmise du monde occidental sur le milieu subarctique. On ne peut enlever aux missionnaires qui créèrent ces institutions - tantôt médecins, tantôt instituteurs, selon le besoin - le désir réel de venir en aide aux indigènes, qu’ils concrétisaient en oeuvrant pour le salut de leurs âmes et leurs corps en souffrance ; mais pour les sauver de qui, ou de quoi, se demandera-t-on ? Rétrospectivement pourra-t-on dire : probablement d’eux-mêmes.

nota bene

Après avoir appartenu à la Russie jusqu’à la fin du XIXe, l’Alaska connaît sa première vaste entreprise de colonisation avec l’envoi de missionnaires dans les débuts du XXe siècle. Cette période succède à son rachat par les Etats-Unis. Le succés du dispositif de domination sur les indigènes réside, comme on l’a vu dans l’extrait, dans la création de dépendances à des problèmes que les colons avaient eux-même généré par leur présence et leur manière d’être et de faire. Ils deviennent le problème et la solution.

Leur arrivée en Alaska va accoucher de deux manières auxquelles l’Occident fonde son rapport à ce territoire : d’un côté la protection écologique du territoire et de l’autre l’exploitation des ressources naturelles (le pétrole par exemple). De prime abord, on pourrait se dire que ces façons de se référer au territoire et à sa population sont concurrentes et opposées. Au fil de la lecture, on comprend qu’elles ne sont que les deux faces d’une même pièce, celle de segmenter les êtres, les choses, et les esprits entre eux, et qui porte le nom de naturalisme [7].

L’extrait ci-dessus, pris de façon autonome, rend une lecture forcement incompléte de l’état des choses et des relations en Alaska et qui ferait du naturalisme l’unique et omniprésent mode de relation. Et pourtant, au fil de la lecture du livre, que nous vous suggérons, nous découvrons que c’est l’habitude aux incertitudes et aux métamorphoses de la région qui permet aux indigénes de s’adapter malgré tout à la domination des occidentaux tout en résistant et en gardant un certain tissu relationnel animique entre humains et non-humains.

Notes

[1A ce sujet, voir Robert J. WOLFE, « Alaska’s Great Sickness, 1900 : An Epidemic of Measles and Influenza in a Virigin Soil Population », Proceedings of the American Philosophical Society, 126, 2, 1982, p. 91-121.

[2« Pendant les sombres périodes épidémiques, les maladies tuaient des centaines de personnes. Les seuls qui avaient une solution pour les soigner étaient les missionnaires. Ils te donnaient un médicament pour ta douleur physique, et aussi un pour ton esprit. C’est comme ça qu’ils ont fait », « During the dark times of the epidemics, diseases were killings hundreds of people. The only ones who had a way to cure it were the missionaires. They would give you medication for your soul. This is how they did it. », EDWARD, mars 2008

[3Voir Lee SAX et Effie LINKLATER, Gikhyi, One who Speaks the Word of God, op. cit.

[4« He said that his god came to earth as a man. This man called Jesus taught the people. He would be their friend and talk to go for them. He said that god loved all people. After people would die he would take them to his place where they would live forever and ever », Ibid., p. 6

[5« Cursed be you McDonald ! On your Knees ! A man does not pray on his knees, but standing up, head held high, before the great spirits », Ibid., p. 8.

[6Jacques CHEYRONNAUD, « Homines pestilentes », Communications, 66, 1998, p. 41-64, 44.

[7le naturalisme est un des quatre modes de perception définis par Descola et qui correspond à la séparation entre la nature et la culture