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« Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate. »
Charles Baudelaire

Depuis le début de l’épidémie en France, deux dispositifs sont venus remanier de façon essentielle et inédite nos manières de vivre et nos rapports aux autres. Le premier est le confinement, mesure drastique qui veut empêcher tout autre contact humain que ceux du foyer. Quand cela n’est pas possible, le second prend place : la distanciation sociale, nouvelle règle de relation sociale distanciée permettant d’éviter la propagation du virus. Les objets en tout genre peuvent aussi être vecteurs de propagation du Covid-19. Ce dernier pourrait y rester accroché plusieurs heures, en fonction de la composition de la matière. Il suffirait alors de se laver les mains après avoir touché une des surfaces potentiellement infectée pour éviter une contamination.

Après avoir évacué les relations sociales et matérielles, il reste un absent dans ces mesures sanitaires : l’animal de compagnie. D’après l’OMS, la pandémie est le résultat d’une propagation d’être humain à être humain. Selon l’agence sanitaire Anses, il n’y a pour l’instant aucune preuve scientifique qui permettrait de dire que le virus puisse se transmettre chez les chats ou les chiens [1]. Et pourtant, quelques cas d’infections ont été remarqués. Par exemple en Belgique, un chat aurait été contaminé par le virus avant de se rétablir rapidement [2]. Selon une étude chinoise, il se pourrait même que le virus se transmette entre chats [3]. Il est donc difficile dans cette confusion de se faire le moindre avis sur la question.

Cette peur, engendrée notamment par le peu de certitudes sur le sujet, provoque depuis le début de l’épidémie un abandon massif des chiens et des chats de la part de leurs propriétaires. La SPA s’inquiète de la surpopulation des refuges induite par ces actes lâches et donc de la potentielle euthanasie de milliers d’animaux. Pour palier « ce boom d’abandon », elle a demandé à ce que l’adoption d’un animal de compagnie devienne possible dans ce temps de confinement et constitue une raison valable dans la liste des déplacements dérogatoires.

Le chat, malgré sa domestication par l’humain, reste un animal indépendant à bien des égards. On peut l’apercevoir courir sur les toits des maisons, se cacher sous les voitures ou l’entendre miauler la nuit. Il se déplace librement dans la rue, et de jardin en jardin, en se frottant quelques fois aux êtres humains et à diverses choses. Il semble donc être un agent idéal de propagation du virus en transgressant de fait les mesures de confinement imposées aux êtres humains.

A travers les époques, les êtres humains l’ont considéré avec ambivalence, entre créature du Diable portant en lui l’épidémie et bienfaiteur capable d’en protéger l’être humain. Apprécié par le plus grand nombre pour sa douceur et sa tendresse, le chat avec son caractère énigmatique et mystérieux se joue encore aujourd’hui de nous. C’est cette ambivalence qui constitue le fil directeur de notre approche et que nous avons retrouvé tout au long de ces quelques fragments de l’histoire du chat et de ses différents symboles. Il vient également révéler, à sa façon, la construction de rapports sociaux complexes, de composition et de domination, entre les êtres humains et non-humains, mais aussi entre les êtres humains. C’est notamment au travers de la lecture de passages du livre Les animaux célèbres de Michel Pastoureau et de Mythologie chrétienne de Philippe Walter que nous avons voulu partager ces quelques représentations historiques.

A la fin du Moyen-Âge, et à la période moderne, le chat, constitue un attribut d’élégance, de chic et d’aisance dans le quotidien des hautes figures de la noblesse :

« Dans la haute société française du début du XVIIIe siècle, le bon usage veut que les dames préfèrent les chats aux chiens, et lorsqu’elles perdent leur animal favori, qu’elles montrent un chagrin à nul autre pareil. La duchesse du Maine, belle-fille de Louis XIV, fut ainsi inconsolable lorsque mourut son chat Marmarin, en 1716. Elle composa elle-même l’épitaphe qu’elle fit graver sur une pierre à la mémoire du défunt, dans le parc de Sceaux. Quelques années plus tôt, la duchesse de Lesdiguières avait fait dresser dans le jardin de son hôtel parisien, rue de la Cerisaie, un sarcophage de marbre noir surmonté de la figure d’une chatte sculptée, également noire et posée sur un coussin blanc. C’était le monument élevé à la mémoire de sa chatte Ménine. Au côté gauche du piédestal, on pouvait lire : Ci gist Ménine, la plus aimable et la plus aimée de toutes les chattes. Et sur le côté droit, ce quatrain bancal : Ci gist une chatte jolie / Sa maîtresse qui n’aima rien / L’aima jusques à la folie / Pourquoi le dire ? On le voit bien.

Monument funéraire pour Ménine, chatte de la duchesse de Lesdiguières
Dessin anonyme d’après une gravure de Charles Coypel, vers 1730.

Le jeune Louis XV n’était pas en reste qui montra pendant toute la première partie de sa vie un amour immodéré pour la gent féline. A l’horizon des années 1730, il affectionnait tout spécialement un gros chat angora entièrement blanc, qui dans la journée se prélassait sur la cheminée de son cabiner et, la nuit, partageait la chambre du roi, ayant pour lit un somptueux coussin de damas rouge. Ce chat nommé Blanchon semble avoir vécu une quinzaine d’années. » [4]

Si pour certains le chat est choyé et respecté, même après la mort, il symbolise cependant pour d’autres un emblème de l’aristocratie, de la vie de château et du prélassement, face au labeur des travailleur.se.s et à leur vie de misère. Il fera alors l’objet d’un carnage par des ouvriers dans les rues de Paris en novembre 1730, devenant le bouc émissaire d’un violent antagonisme de classes :

« Malgré cette affection du roi pour les chats, ce fut sous son règne qu’eut lieu un des plus grands massacres de chats jamais commis à Paris. L’affaire commença rue Saint-Séverin, chez l’imprimeur Jacques Vincent. Deux apprentis typographes, logés et nourris par leur patron, mirent à mort dans la nuit du 16 au 17 novembre 1730 une robuste chatte nommée La Grise, appartenant à la femme de l’imprimeur. Puis, dans la foulée, ils s’attaquèrent aux chats des voisins, qu’ils pendirent après une parodie de jugement. La nuit suivante, rejoints par d’autres ouvriers typographes, ils poursuivirent tous les chats des rues alentour, qu’ils pendirent ou étranglèrent selon le même rituel. D’autres ouvriers les imitèrent, et en moins d’une semaine plusieurs centaines de chats parisiens furent ainsi pendus, égorgés, étranglés, torturés et exterminés. Le plus étrange est que cette affaire n’eut guère d’écho et ne laissa de traces ni dans les gazettes du temps, ni dans les documents d’archives. Sans le témoignage d’un ouvrier typographe nommé Nicolas Contat, qui rapporta ces événements dans ses mémoires, nous en ignorerions tout.

Grâce au témoignage de Contat, nous savons que les deux apprentis en voulaient à leurs maîtres qui les exploitaient et les nourrissaient fort mal. Ils jalousaient la chatte de leur patronne, plus gâtée qu’eux. En outre, ils étaient excédés par les chats du quartier qui chaque nuit faisaient un tel raffût qu’ils ne pouvaient dormir. Plusieurs nuits de suite, ils ajoutèrent leurs cris à ceux des chats afin de priver pareillement de sommeil Jacques Vincent et sa femme. Au point que ces derniers demandèrent aux apprentis de les "débarrasser de ces animaux malfaisants". Les deux compères exécutèrent à la lettre les ordres de leurs patrons et commencèrent par la Grise, qu’ils haïssaient. » [5]

Mais ce massacre est plus qu’une expression d’un déchaînement contre l’injustice sociale. Le chat reste pour tout le monde un de « ces animaux malfaisants », héritage de l’époque de la sorcellerie et du début du Moyen-Âge où le diable pouvait se parer en une forme animale. Le chat a encore aujourd’hui mauvaise réputation. Il serait le signe annonciateur d’un événement malheureux.

« Longtemps le chat a été regardé en Europe comme un animal négatif, un être secret et malfaisant, un attribut des sorciers, une créature du diable. On lui reprochait ses moeurs noctures, son indépendance, son hypocrisie, son pelage noir ou tigré. On croyait qu’il participait au sabat, qu’il était adoré par des sectes hérétiques, qu’il avait le pouvoir de jeter des sorts (notamment dans le domaine de l’amour) et d’attirer le malheur sur une personne ou une maison. Au reste, jusqu’au XIVe siècle, plus ou moins domestiqué, il n’entrait pas dans les demeures où chasser les rats et les souris, on préférait souvent utiliser une belette ou un furet. Jusqu’à l’époque moderne, torturer ou faire mourir des chats était un divertissement populaire fréquent, surtout à l’époque du carnaval, où il revêtait une dimension sexuelle, et au moment des fêtes de la Saint-Jean, lorsque, partout en Europe, on brûlait rituellement des chats ou bien on les enfermait dans un sac et on les noyait. A Metz, cette coutume barbare ne prit fin qu’en 1773. Elle commémorait le souvenir de saint Clément, apôtre du pays messin, qui avait à l’époque mérovingienne, débarrassé la ville d’un démon ayant revêtu l’apparence d’un chat. Tous ces rituels avaient en effet valeur d’exorcisme ou de sacrifice propitiatoire : chasser les esprits mauvais, mettre fin aux épidémies, protéger les hommes, le bétail et les moissons. » [6]

Jules Breton, La Fête de la Saint-Jean, 1875

La Saint-Jean est à l’origine une fête païenne marquant le solstice d’été et accompagnée de grands feux de joies. Pendant la fête en l’honneur du jour le plus long et du Soleil, la coutume voulait que l’on brûle certains animaux vivants incarnant le mal pour chasser le mauvais sort. C’était le cas du chat qui était désigné responsable de terribles épidémies.

« Une coutume voulait, en effet, qu’on enferme dans un sac des animaux vivants jugés nuisibles : des chats, des renards, des crapauds, des couleuvres, etc. On suspendait le sac au-dessus du bûcher et les bêtes étaient brûlées vives car leur sacrifice devait éloigner le mauvais sort. L’animal sacrifié variait selon les régions : on sacrifiait des serpents à Luchon, des chats à Gap et à Metz, un cheval en Thuringe, un taureau en Savoie, un loup à Jumièges et un cheval à Lyon. Parfois, on brûlait plus simplement les os d’animaux morts pour faire fuir les revenants. Une légende justifiait la coutume cruelle consistant à brûler vifs certains animaux. Une terrible épidémie règne dans une ville. Un chevalier prétend avoir vu le diable sous la forme d’un chat et cherche à le tuer. Dès que le chevalier sort son épée, le chat du diable disparaît en hurlant et l’épidémie s’évanouit avec lui. On en conclut que le chat était responsable de l’épidémie et, pour en exorciser la menace, on brûla désormais chaque année treize chats sur la place publique. » [7]

Mais cette coutume pourrait aussi venir d’une hybridation entre le paganisme et la christianisation de la fête de Saint-Jean. L’Église, pour s’imposer dans les territoires, se consacra à transformer certaines fêtes païennes pour leur donner une signification chrétienne et à proclamer les autres d’hérésies en les combattant avec la mise en place de la juridiction spéciale de l’Inquisition. Le chat serait considéré à ce moment là comme un fétiche de la magie noire et de la sorcellerie. En plus d’être vu en compagnie de sorcières, il est un animal du crépuscule dû à sa nyctalopie. La nuit, ses yeux phosphoriques provoquent donc souvent effroi et mystère.

« Aujourd’hui encore le chat noir a mauvaise réputation. Ne peut-il pas contenir l’âme d’une sorcière, voire le diable en personne ? L’Inquisiteur dominicain, Etienne de Bourbon, raconte qu’en 1233 une femme de Fanjeaux, dans l’Aude, nomméee Bérengère, assista à une évocation du diable pratiquée en 1206 par saint Dominique. Le saint fit venir le diable sous la forme d’un chat noir devant neuf femmes hérétiques et quelque peu sorcières de Fanjeaux. Le massacre rituel des chats (ou d’autres animaux jugés diaboliques) le jour de la Saint-Jean s’inscrit dans le contexte des pratiques d’exorcisme. » [8]

Suivant certains comptes-rendus de procès de l’Inquisition, des sorcières témoignent sous la contrainte de leur transformation en chatte pour se rendre en toute discrétion à leur assemblée nocturne, appelée aussi sabbat. Leurs corps étaient laissés sans vie à leur domicile et leurs âmes se réincarnaient en chatte. L’image de la femme et du chat s’entremêlent. C’est ainsi que la féminité devient inextricablement lié à l’animal. On retrouve aussi ce lien en Égypte antique avec la déesse Bast à tête de chat, qui symbolise la maternité et la joie du foyer. La littérature du 19e reprendra à son compte la métaphore du félin pour décrire certains comportements jugés comme féminins. La sorcière viendrait précéder ce qui est devenu la figure de la femme fatale du 19e siècle, avec « la volupté de ses formes et de ses regards indécents », incarnant l’ambivalence entre plaisir et damnation [9]. Les traits de la femme fatale sont une fois de plus transposables avec les descriptions de comportements de chats, provoquant un mélange de fascination et d’inquiétude. L’expression argotique contemporaine de la chatte, désignant la vulve de la femme, vient aujourd’hui encore témoigner de ce mélange d’imaginaires produits par les fantasmes et les représentations de l’homme.

L’épidémie de la peste noire constituerait un moment charnière dans la représentation du chat et donc de son existence. A force de massacres répétés, le chat se ferait plus rare, ce qui amplifiera la propagation de l’épidémie. Et dans un même temps, on découvrira que c’est par le rat que se propagerait la peste noire. En tant que principal prédateur du rat, vecteur de propagation de la peste, le chat fut reconnu pour ses vertus protectrices et bienfaitrices et non plus pour son côté maléfique. Ainsi cette reconnaissance mettra fin à des années de persécution. On commença donc à laisser rentrer le chat dans les habitations. Reconnu officiellement vertueux pour les êtres humains, il devient peu à peu un compagnon affectionné par l’homme.

« Au fil du temps, ces pratiques festives et collectives firent de plus en plus contraste avec les attitudes privées à l’égard des chats. Méfiance et massacre d’un côté, bienveillance et affection de l’autre. Depuis la fin du Moyen Âge, en effet, les chats avaient de plus en plus souvent le droit d’entrer dans les maisons (ce qui était encore rarement le cas pour les chiens) et faisaient parfois partie de la famille. Le tournant en cette matière se situe au milieu du XIVe siècle, lorsque la peste noire fit ses ravages et tua près du tiers de la population européenne. On comprit que le gros rat noir était un des agents propagateurs de l’épidémie et que pour en venir à bout efficacement ni la belette ni le furet n’étaient efficaces. Le chat fut chargé de cette tâche et fut l’objet d’attentions nouvelles. Peu à peu il devient un animal domestique à part entière, puis un compagnon familier de la vie quotidienne, enfin un objet d’affection. Les hommes de lettres notamment célébrèrent leur chat ou leur chatte et contribuèrent à revaloriser l’animal : Charles d’Orléans, Montaigne, La Fontaine, Fontenelle, Montesquieu sont les plus connus, mais il en est bien d’autres. Toutefois, du côté du commun des mortels, ce furent surtout les femmes qui assurèrent la promotion définitive du chat et qui contribuèrent à en faire avec le chien - lui aussi fortement revalorisé à partir de la Renaissance -, l’animal préféré des populations européennes. » [10]

Malgré sa valorisation dans la société humaine, le chat, à l’instar des autres animaux de compagnie, est décrit par le Code civil de 1804 comme un bien meuble, c’est-à-dire comme n‘importe quelle chose, qui peut s’acheter et se vendre. Selon cette représentation, héritée du droit romain, l’unique rapport entre humains et non-humains est de l’ordre de l’exploitation. C’est finalement en 2015 que le code civil évolue dans sa représentation de l’animal, en le considérant comme « un être vivant doué de sensibilité ». Pour autant, en créant un agent juridique capable de sensibilités, la loi, en tant que telle, autonomise de facto l’animal en séparant son monde symbolique et matériel de ses sens. Cela répond à une normalisation de la perception naturaliste [11] qui envisage un animal en dehors de ses dépendances à un milieu, des êtres ou des symboles. Seule la mesure scientifique de la qualité de ses sens fait acte de son existence.

Par ce tableau brossé, aux nuances de couleur forcément manquantes, le chat se frotte, emporte et révèle, à sa manière, les constructions de rôles genrés, les relations entre êtres humains et non-humains mais aussi les rapports de classe et les dispositifs formant communauté humaine.

Notes

[4Extrait de Les animaux célèbres de Michel Pastoureau

[5Extrait de Les animaux célèbres de Michel Pastoureau

[6Extrait de Les animaux célèbres de Michel Pastoureau

[7Extrait de Mythologie Chrétienne de Philippe Walter

[8Extrait de Mythologie Chrétienne de Philippe Walter

[9voir Le chat - Légendes, mythes & pouvoirs magiques de Christian Doumergue

[10Extrait de Les animaux célèbres de Michel Pastoureau

[11La perception naturaliste fait référence au concept de naturalisme développé par Descola. Il le définit par la séparation entre la nature d’un côté, ce qui relèverait de la biologie, et de la culture, ce qui relèverait de la production humaine.