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En ces temps toujours covideux, nous vous proposons la lecture d’extraits tirés du récit « Camarade Lune », de Barbara Balzerani.
Membre importante des Brigades Rouges, Balzerani amène avec elle, non pas un document d’histoire politique sur les années de plombs, mais véritablement une brèche sensible, une « déclaration d’amour déterminée pour défendre une mémoire partisane », prenant la forme d’un monologue intérieur. L’écriture vient ici nous raconter l « ’irracontable » des années 70, rattrapant le récit dominant qui fut créé autour des Brigades, souvent limité à l’enlèvement et l’assassinat de l’ancien chef du gouvernement italien, Aldo Moro.

La parole répond présente, comme si les langues coupées des « vaincues » des années de lutte armée italienne s’étaient remises à bouger, à danser. Le récit vient faire corps aux questionnements et interrogations de son auteure, tissant un fil où viennent se nicher le vécu et l’héritage laissée.

Initialement publié en 1998 en Italie, le texte est traduit puis publié en France vingt ans plus tard, en 2017 aux éditions Cambourakis. Et pour aller plus loin, nous vous proposons l’écoute d’un entretien réalisé avec Barbara Balzerani lors de sa venue à la Maison de la Grève de Rennes il y a moins d’un an ainsi que la lecture de cet interview publié sur le site Lundi Matin.

« Cette histoire n’est pas celle des Brigades Rouges. Ce n’est pas moi qui pourrais l’écrire. C’est seulement une partie de tout ce que j’ai vécu, et la manière dont je l’ai vécue. C’est le résultat de mes interrogations les plus pressantes. C’est un appel à l’aide pour tenter d’y répondre. C’est l’espoir qu’on puisse l’écrire, cette histoire, en dehors des contingences liées à la gestion du présent. »

Le premier extrait que nous proposons est le chapitre qui vient clôturer le livre, et qui vient y donner son titre, Camarade Lune. Comme un cri pour sortir de l’isolement provoqué par toutes ces années d’emprisonnement, on assiste, à travers une littérature très belle, à une rencontre, ou du moins une considération puissante, entre Balzerani et l’astre lunaire qui vient se dévoiler ici comme compagnon, comme ami.

CAMARADE LUNE

« Et voilà que la jeunesse s’achève. Elle a dépassée la quarantaine – encore cinq ans.. Et- l’autre. Et – le rêve de l’âme : enfin s’incarner. La soif de cette elle-même – pas du monde des idées, soif d’un chaos de mains et de lèvres. La soif d’elle-même, qui essaye : j’existe ? L’« autre » ? Il n’est qu’un moyen pour arriver à nous-mêmes, notre moteur aveugle. »
M.Tsvetaïeva, Lieux déserts

D’un seul coup l’égarement habituel se transforme en véritable confusion. Je n’arrive plus à donner de sens aux paroles des autres. Ni à déterminer la provenance des bruits que j’entends autour de moi. Ni l’incertitude du moment.
Qu’est-ce que je fais ici ? Et qu’est-ce que c’est « ici » ?
C’est la première fois que je me retrouve « dehors ». Et ce qui arrive, c’est simplement le soir qui tombe.
Dehors, le soir.
Il y a très longtemps que ça m’était pas arrivé. Mais de cela, j’en prends conscience seulement après avoir éprouvé jusqu’à l’effroi ce sentiment d’égarement.
Les ombres, les lumières, les reflets.
Comme si, d’un seul coup, j’étais incapable de bouger, de regarder, de voir et de reconnaître. Les années passées dans des espaces confinés maintenus en permanence dans un jour artificiel m’ont fait perdre l’usage de certains sens. La pratique perfectionnée de humer alentour ne suffit pas pour se souvenir et pour reconnaître.
Quelle odeur a le soir ?
Pas l’odeur de félicité de la terre mouillée.
Pas l’odeur d’empressement du printemps sur le point d’arriver.
Pas celle de promesses, d’amour dans un corps emprisonné.
Pas la bonne odeur de pain dans le cabas de la maison.
Il semble que je n’ai plus le souvenir de certaines choses. C’est comme si j’avais plus de souvenirs – et la réalité m’assaille avec toute la violence de l’étrangeté absolue.
Jamais je ne me suis sentie aussi peu capable d’arriver à savoir où il me faudrait être pour me sentir vivante et à ma place. Mais pourquoi continué-je a croire que j’ai encore une place ?
Être semble ne pas suffire.
Essayer de repartir à zéro est impossible. Chacun de nous a son histoire.
Essayer de dissocier de soi-même revient pratiquement à ne pas exister.
Mais comment parvenir à me sentir une, sans me retrouver constamment hors normes ? Au milieu d’une hétérogénéité qui semble proscrire toute possibilité de communication. Qui suscite des regards fuyants ou des réponses qui frisent la banalité. Comme si, chaque fois ,j’obligeais mon prochain à user de tous les artifices pour conserver sa faculté de cultiver sa propre perception du monde. Et c’est ainsi que meurt la parole.
Mais cette fois, je ne peux pas me contenter de fuir pour me recroqueviller dans les limbes de mon inaccessible intériorité. Comme j’ai appris à le faire depuis que les retrouvailles tant attendues avec le monde extérieur se sont transformées en ce déracinement qui accompagne tout retour difficile.
Je suis exposée, parce que je ne peux pas échapper à ce qui me tombe dessus. Comme il est toujours impossible de ne pas finir par s’habituer involontairement à ce qui arrive.
Je pourrai aller n’importe où. Ce serait la même chose qui ne passerait parce que je sais, maintenant, ce qui est entrain d’arriver. Non, pas de main amies pour apaiser, ni d’yeux amoureux pour rassurer. Pas même des mots qui puissent établir un contact et permettre de partager. Je suis seule, au-delà de toute mesure.
Au milieu de tant de personnes, et entièrement à leur merci.
Au fond, seul le jour est tombé, comme tous les soirs.
Mais moi, où était-je quand cela se produisant, jour après jour ?
Pourquoi ai-je pu comprendre jusqu’à l’écroulement des murs et suis-je incapable de faire face à ce sentiment ?
De quand date la fracture entre ces deux perceptions ?
Le corps et ses raisons.
Oui, bien sur. La politique avec ses nécessités et ses reports perpétuels. Puis, la prison et la sublimation de chaque désir, ua point de souffrir à cause de la moindre odeur inconnue dans le creux d’un bras – et tu es animal, arbre, brise.
Pure et exclusive sensibilité.
Vivre dans un temps suspendu. Aller de l’avant sans se soucier qu’il s’écoule, avec la folle certitude de tout retrouver un jour et de savoir que, finalement, tout a continué sans toi.
Et les années qui passent sans avoir été traversées. Et qui passent, tout simplement. Rien ne pouvant être accompli en repartant de là où le contact avec la vie s’était rompu.
Vieillir sans avoir traversé toutes les saisons, aspirant à reparcourir des chemins bons pour d’autres vies, jusqu’à l’inconsolable prise de conscience et de ne pas avoir vécu une partie de sa propre existence, bien qu’étant vivante.
Mais, en réalité, ai-je vraiment vécu ou me suis-je contentée de consumer chaque instant existant en attendant le lendemain ? Et qui a maladroitement refermé, déchiré, recousu les blessures et imposé des temps et des règles ? Y-a-t-il eu quelque chose en dehors de moi-même ? Et moi, suis-je autre chose ? Et si c’est le cas, où puis-je me chercher ?
Où est vie ? Où est moi-vie ?
Pourquoi rien n’est-il à sa place ? Tout évolue à une telle vitesse, dans une telle indifférence, que le vieux cauchemar de n’avoir ni voir ni visibilité ressurgit juste au moment où l’on a le plus besoin d’écoute et de présence.
C’est alors qu’elle arrive.
Je la cherche en scrutant l’air, l’espace entre les toits, le noir du ciel. Par bonheur, elle est là. Un simple petit croissant, mais elle est là.
Belle, effrontée, distance, indifférente. Inaccessible.
Alors seulement, je m’apaise. Tout sentiment d’urgence disparaît, toute volonté obtuse de comprendre, de me rendre compatible, d’arrondir les angles, de fuir, de revenir, d’éprouver de la joie, de sentir la douleur s’efface.
Elle est là. Elle a toujours été la, elle ne souffre pas, ne jouit pas, ne vieillit pas, n’agit pas, ne demande rien, de donne rien, ne veut rien. Et si elle meurt, c’est pour renaître. De nouveau, toujours.
Elle est.
Au point que, dans mon temps qui temps n’est point, elle a toujours réussir à me soumettre à a sa loi puissante. À me faire pénétrer dans son apaisant chaos.
Là où ce néant absolu rend toute parole impropre et révèle notre incapacité à communiquer ce que chacun de nous a d’essentiel.
Là où ne règne pas le besoin d’élucider, de comprendre, ni le langage verbeux qui porte à confusion, ni l’appétit d’amour, ni la passion pour le monde, ni la quête désespérée pour se reconnaître dans le regard de l’autre.
Là où tout être est réduit à sa dimension la plus impersonnelle, sans plus avoir besoin du moi pour s’orienter.
Là où, enfin, on trouve peu de légèreté à être libéré de toute nécessité et de toute contingence.
J’accoste.
Je suis sur la rive opposée à celle d’où je suis partie. La découverte est fascinante. Le monde retrouve l’état dans lequel il était au commencement des temps. Et moi avec lui.
Et à nouveau un monde plein de créatures.
J’essaye de renaître en reparcourant la chair et le sang de chaque parcelle de mon être, tentant de les ramener à la vie.
Je devrais faire marche arrière.
J’y retourne. Je viens tout juste de voir le jour. Je ne parle plus, je ne marche pas, je ne voyage pas dans le temps, je ne sais non plus ce que demain signifie.
J’évolue dans le noir de la conscience.
Je suis pure sensation.
Je sais l’essentiel pour vivre, le reste ne me regarde pas, relégué dans la bienfaisante obscurité de ce qui demeure insondable et irraisonné.
Je sais comment accéder à la source première des choses, parce que je les goûte, dans la nuit la raison, avec mes petites lèvres voraces.
Cela ne m’intéresse pas de comprendre, de prévoir, de planifier.
Seulement, de vivre.
De vivre, oui.
Maintenant.
Perdue dans le grand tout.
Le monde, en dehors de la chaude alcôve de mes satisfactions essentielles, pourrait même ne pas exister.
Alors, pourquoi déjà s’adapter, pourquoi déployer mille stratégies, mille ruses de séduction ? Pourquoi vouloir plaire, obtenir, changer ou rester ?
Pourquoi ai-je contracté cette insécurité pathologique qui brise mon intégrité intérieure si toute capacité à décider, à interagir, à modifier, à obtenir m’est refusée ? Refusé le langage de la communication ?
Pourquoi ne suis-je déjà plus rien, sinon dans la présence d’un autre quoi moi ? Qui n’est rien en l’absence de mots et d’un regard en miroir pour reconnaître et distinguer.
Une et unique. Certainement. Mais seulement parce que j’ai hérité et adapté pour moi-même un regard particulier qui transforme l’animal, l’arbre et la brise, un celui-là, un celui-ci et une celle-là, dans un réseau de significations qui rend compte de mon humanité contingente et relationnelle.
Dans lequel j’ai tout entreposé.
Y compris par la nécessité de voir et d’avoir la conscience de quelle part de ce tout pouvait y rentrer. Mais y être, à ma façon, pour ce que j’ai su et ce que j’ai pu.
Y compris la volonté de m’annihiler et de me dissoudre dans l’humeur indistincte, dense, chaude et humide, des moments où je ne supporte plus les diktats de la raison.
Y compris la dilatation passagère de mes rythmes vitaux dans lesquels je n’ai pu épargner ni mettre de côté, si bien que mes saisons n’ont plus correspondu à celles d’une histoires qui ne commençait et ne finissait jamais avec moi.
Y compris la glaciale sensation de vide stérile causée par mon amour pour cet enfant à qui je n’ai pas consenti de grandir en moi.
À présent que le temps a modifié son cours, mes mains se déplacent à l’aveuglette et mon regard ne parvient plus à reconnaître quoi que ce soit.
La vie encore, ailleurs.
Là où les regrets peuvent encore être de bons compagnons de route.
Là où sont encore pensables les blessures faites par amour d’un rêve qu’on ne peut faire dans la solitude d’une âme purifiée des choses du monde.
Là où il est possible d’apprendre à reconnaître et à redouter le solipsisme de la raison, au moins autant que celui du cœur.
Je la regarde. Encore cette sensation unique qui connecte les entrailles au cerveau.
Bien que ma vie soit encore en état de suspension, je n’ai malgré tout pas réussir à mourir. Peut-être le moment d’accepter de vivre est-il arrivé ? Le moment de me résoudre à me soustraire aux affres de l’agonie, de me traîner juste à la surface des points de contact avec le monde ? De me soustraire à la terreur de me retrouver obstinément bloquée au même point ? De me soustraire à l’angoisse de la perpétuelle réitération des mes points à la ligne.
Sinon quoi ? La tentative de m’immuniser contre la douleur en anéantissant toute sensation n’a pas fonctionné, et le moindre souffle de vent a vaincu ma fragilité complètement désarmée. La vie est encore là, et je perçois toute la vacuité d’une inutile opposition.
Et, à nouveau, le regard s’éclaire et se pose sur le monde pour observer.
Suis-je déjà au-delà ?
Que va-t-il m’arriver ? Quel mal réussirai-je encore à me faire ?
Camarade lune.
Ensemble, complices, sera-t-il encore possible de rêver de réduire les marchands de l’impuissance ?