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« Septembre 2009 : le Sabot en face de l’EDHEC. Soirée concert en guise de crémaillère. Les voisins sont prévenus. Fabulous bastards, Broutchouille et LPI jouent dans la petite pièce en bas, en dessous de la mezannine, là où on fait boxe. Durant la soirée, quelques énergumènes se lâchent sur les murs des voisins et dépouillent toute la rue à la fatcap’. Le lundi après-midi, vers 16h00, cinq flics se pointent et demandent au seul occupant présent à ce moment-là de leur ouvrir. Le pote descend et au lieu d’obtempérer, barricade la porte. Il remonte et en informe les condés qui deviennent comme fou. L’un d’entre eux dégaine et braque le squatteur resté à la fenêtre. Les autres tentent de défoncer la porte à grands coups de bélier sous le regard amusé d’une trentaine d’étudiants en commerce. En vain. Ils se cassent en maugréant. »
Extrait de Cloportes - Histoires lilloises.

Il y a 5 ans, le 26 février 2015 à 6h du matin, l’entrée de Lille du côté de Lille Grand Palais est bouclée par plus de 150 keufs. Une dizaine de policiers du GIPN entre par la fenêtre du 1re étage à l’aide d’une échelle posée sur leur 4x4 blindé et vient mettre fin à deux mois d’occupation d’un bâtiment vide, attenant à l’Institut Pasteur, par la mystérieuse Mangouste. Elle appartient à l’histoire riche et souterraine des squats lillois, indéniablement ponctuée par le mouvement perpétuel des ouvertures et des expulsions de maisons en tout genre. Nous précisons également que depuis son expulsion le bâtiment n’a toujours pas trouvé de bonnes âmes, malgré les promesses de la ville de Lille, qui avait justifié l’expulsion par sa volonté de créer un nouveau centre de santé publique. Aujourd’hui, nous republions quelques parties visibles de cette aventure, notamment sous ses formes de communiqués et son traitement médiatique.

De son ouverture à la première venue de la police

L’histoire commence le 6 décembre 2014 avec l’ouverture discréte du lieu. Les habitant.es se rendent compte rapidement de la configuration et de la fréquentation du quartier ainsi que de la fonction du boulevard Louis XIV comme artère et entrée principale de la ville :

Il faut dire que le bâtiment est situé à un endroit stratégique pour eux, le Centre de recrutement de la Gendarmerie se trouve à quelques mètres, d’ailleurs les schmidtts sont des vieux habitués du quartier : ce qui est aujourd’hui la Maison de l’emploi était autrefois le commissariat central et les bars du coin sont toujours très mal fréquentés. [1]

Ils et elles décident, après avoir entamés le plus gros des travaux en tout genre, de revendiquer leur occupation. Une banderole est placée sur la façade visible du boulevard : "Vide depuis trop longtemps, occupé maintenant". Le lendemain, les keufs viennent constater l’occupation :

La première fois qu’ils sont venus, c’est de façon illégale le 17 décembre. Cela se déroule en deux temps : un, officieux, où une première équipe de flics est chargée de faire ça rapidement, autant dire qu’elle n’est pas là pour réfléchir. Coup de pied dans une barricade alors que le flic est en équilibre sur une barre métallique au dessus d’une verrière. Il échoue évidemment. On se demande si on va pas retrouver un bleu mort dans nos chiottes 4 mètres plus bas, mais les flics partent rapidement. Alors vient le deuxième temps : les proprios reviennent en grandes pompes dans l’après-midi accompagnés de 40 flics, BACeux, RG, huissiers et compagnies en espérant nous expulser illégalement. Les flics posent le bélier devant la porte pour nous signifier qu’ils en ont des grosses. Malheureusement pour eux, ils ne savent pas par où commencer — il faut dire que le bâtiment est plutôt bien protégé — et après deux heures d’intenses réflexions de leur part, ils repartent bredouilles, n’ayant pas eu l’autorisation d’opérer illégalement sur un carrefour hyper visible, juste à l’entrée de la ville. [2]

Après cette première défaite, l’histoire commence à se faire connaître dans les colonnes de la Voix du Nord et 20 Minutes. La ville de Lille, et notamment un de ses représentants Jacques Richir, adjoint à la sécurité, décide de contre-attaquer médiatiquement. D’abord, il déclare le lieu insalubre, ce qui n’a pas l’air d’être du goût des habitant.es, bien installées dans leur nouvelle demeure :

Pendant plusieurs semaines, nous avons fait quelques travaux pour nous sentir chez nous en rénovant les chambres : certaines tapisseries d’une autre époque ont été enlevées ou remplacées, certains murs ont été assainis, une cloison a été montée et d’autres petites choses ont été installées. Nous avons aussi aménagé un grand salon avec une cuisine nous permettant de vivre sereinement à plein ! En plus de ça, nous avons maintenant des espaces collectifs permettant d’accueillir plusieurs activités, notamment une salle de cinéma, un bar, une salle de concert et d’autres choses si nous en avons envie.

Nous pouvons donc dire que nous sommes plutôt bien installés et comptons bien y rester le plus longtemps possible. Et pour cela, ce n’est pas la fameuse insalubrité inventée par l’Institut Pasteur qui nous fera partir, mais bien la bleusaille. [3]

En plus de l’argument de l’insalubrité, il annonce faire du bâtiment un nouveau centre de santé, opération permettant de rendre l’occupation illégitime :

L’action des squatters a également le mérite de révéler un projet immobilier jusqu’alors tenu secret par l’Institut Pasteur de Lille. « Cet immeuble, à l’abandon depuis six ans, est promis à la démolition, assure l’élu lillois. Nous allons lancer, dans les mois à venir, la réimplantation, à cet endroit stratégique, du centre d’examen de santé public, de vaccination et d’ateliers thérapeutique de l’institut ». Installée face à une bouche de métro, l’entrée serait plus pratique pour les 65.000 visiteurs annuels.

Pourquoi le projet n’a-t-il pas vu le jour plus tôt ? « L’institut Pasteur a traversé de graves problèmes financiers, reconnaît Jacques Richir. Le projet a dû être mis en sommeil, mais aujourd’hui, l’équilibre financier a été retrouvé. » [4]

Le 27 janvier 2015

Après avoir essuyé un premier échec, la police revient avec des serruriers ainsi que des huissiers plus d’un mois après. Cette fois-ci, c’est avec force et déshonneur qu’ils s’humilieront une deuxième fois :

Sur ce, les serruriers commencent à attaquer la porte. Heureusement pour nous, il s’avère assez rapidement que ce sont deux gros branquignoles. Pendant qu’ils essayent l’arrache-serrure, puis le pied-de-biche, le tournevis, la perceuse, etc., les habitants ont le temps d’appeler quelques copains en renfort. Du monde commence à se rassembler sur le carrefour, pendant que la bleusaille arrive plus nombreuse également. Dehors, on décide de s’approcher et de se mettre bien en face de la maison, histoire de mettre la pression aux flics et aux serruriers, qui font de plus en plus d’efforts inutiles. On les traite à mort, les gens du quartier sortent et nous rejoignent. Entre les gosses qui attendaient leur bus, les gens qui sortaient de la Mission locale et les jeunes du quartier, ça fait du monde qui se croise et qui décide de rester juste par solidarité et haine des keufs. Ça crie, ça se moque, pendant ce temps les habitants menacent les serruriers avec une bouteille de pisse. Ils n’y croient pas trop, ils auraient dû. Ils se prennent d’abord quelques gouttes, puis une bouteille entière sur la face, puis une autre. En tout, ça fait quelques litres bien odorants qui atterrissent sur les serruriers et les huissiers, pendant que les flics se reculent bien sagement de la porte. Eux sont pas trop solidaires de leurs potes pour le coup.

Vu le succès qu’a rencontré l’urine auprès des gens dehors, ça enchaîne direct sur la compote, puis le pain sec, qui atterrissent sur les boucliers de CRS venus protéger les serruriers. Sauf que travailler entourés de flics-parapluies, imbibés de pisse et de bouffe alors qu’il caille à mort et que tu te fais traiter par 50 personnes, ça aide pas à la réflexion. Bref, plus de deux heures plus tard, les serruriers lâchent l’affaire en ayant bien entamé la porte, mais pas assez pour la faire céder. Les coups de masse et de bélier des flics désespérés ne l’ont pas fait bouger. Les serruriers et la BAC se tirent les premiers, les bleus commencent à partir, nous on sent la victoire, on est de plus en plus déchaînés. Ça crie à mort, ça traite les keufs, les habitants craquent un fumigène à la fenêtre, c’est vraiment beau à voir. Des pétards font sursauter les flics, qui font plus trop les malins. [5]

Il s’avère que c’est un savant mélange entre d’ingénieuses barricades, le soutien des habitant.es du quartier et des personnes proches de la Mangouste ainsi que sa localité qui a permis d’empêcher toute expulsion en pleine journée. D’ailleurs, une fois le départ honteux de la police, c’est la BAC qui reviendra mettre la pression au quartier, sans toutefois réussir leur opération, révélant un début de solidarité entre le quartier et la Mangouste :

On s’apprête à se disperser quand une nouvelle patrouille de BAC débarque pour contrôler des jeunes du quartier. Illico les gens encore présents avancent sur eux, les entourent, leur disent de dégager. Ils appellent du renfort, le contrôle se termine tranquille et ils finissent par tous se barrer rapidement.
[...]
C’était nouveau pour nous de ressentir un vrai soutien du quartier, de voir les gens dans la rue se les peler tout l’aprèm pour rester discuter, voir comment ça va se passer. [6]

Quelques mois plus tard, cette journée refait surface en vidéo avec la psalmodie de la Nouvelle Idole de Zarathoustra [7] :

Expulsion le 26 février

Le 26 février à 6h du matin, la police revient pour expulser la maudite Mangouste en mobilisant d’importants moyens, évitant cette fois toute débâcle possible : une compagnie de CRS, le corps d’élite du GIPN, blocage du quartier et du boulevard, interdiction pour les habitant.es de s’approcher :

Aujourd’hui ils sont revenus pour l’expulsion. Cette fois ils n’ont pas lésiné sur les moyens et n’ont pas trouvé plus glorieux que de se pointer à 6h du mat’ à 150, en mode GIPN, débarquement par la fenêtre du 1er étage, gros guns braqués sur nos tronches endormies et « montrez vos mains bien en évidence ». Le quartier était bouclé pendant 1 heure, pas moyen au moindre badaud de passer sa tête pour voir ce qui se tramait. [8]

Une entreprise de travaux en bâtiment s’affaire toute la matinée à rendre le bâtiment hermétique, quitte à monter des murs sur d’autres plaques en métals pour empêcher que toute malédiction puisse revenir. Quand aux habitant.es, ils et elles seront directement relachés après un fichage méticuleux, certain.es subiront toutefois un contrôle d’identité au poste.

Les suites judiciaires

Mais la vengeance de l’institution n’en reste pas à déployer des moyens de terreurs, elle vient quelques mois plus tard s’exprimer par une convocation au tribunal pour "résistance abusive". Concrètement, l’Institut Pasteur réclamera aux habitant.es 10 000€ pour dommages et intérêts :

Accusés de « résistance abusive » par l’Institut Pasteur, ce dernier nous réclame maintenant des dommages et intérêts, ainsi que des frais d’huissiers. En gros, ils nous demandent de payer notre expulsion. 10 000 euros pour avoir vécu deux mois et demi dans sa propriété. Ça pique. [9]

Les habitant.es ne se laissent pas faire et appelent donc à un rassemblement de soutien devant le tribunal juste avant leur convocation le jeudi 11 juin :

Ainsi, en ce jeudi matin ensoleillé, nous nous sommes retrouvés sur le parvis du tribunal autour de quelques tracts et thermos de thé et café. Nos banderoles parlent d’elles-mêmes : « 6000 logements vides, occupons-les ! » et « Face aux expulsions, aucune résistance n’est abusive ». Une quarantaine de personnes ont répondu présent, et c’est sur un fond musical que plusieurs personnes se sont succédé au micro pour parler squat, expulsion, solidarité et résistance.
Les passants s’arrêtaient et nous signifiaient souvent leur soutien. [10]

Un texte est lu par quelques habitant.es et revient sur leur pratique du squat et leur manière d’envisager le politique :

Pour nous, la politique n’a jamais été ça [faisant référence à la politique de Jacques Richir]. Elle n’a jamais été une activité en soi, qui soit séparée du reste. C’est parce que nous voulons vivre dans des conditions matérielles décentes que nous rentrons en contradiction avec ce monde triste, cynique et non-vivant et vice versa. L’une ne va pas sans l’autre. La vie et la politique font partie d’un même mouvement. [11]

Ils et elles envisagent le terme de "résistance abusive" comme une manifestation des écueils du système démocratique et en viennent à en porter une critique :

S’ils parlent d’une résistance abusive, c’est parce qu’il existe une résistance acceptable. Acceptable, et même souhaitable, pour l’État. Une résistance qui soit de l’ordre du symbolique, et qui n’ait plus rien à voir avec sa définition première, c’est-à-dire « faire obstacle à une action ou à une force ». une résistance acceptable, jusqu’au moment où il faut s’arrêter et se rendre. Il s’agit du paradigme même de la démocratie : intégrer la contestation, à condition qu’elle adopte des formes précises, admises par le pouvoir. L’État n’est pas là pour régler les conflits. Il est là pour créer des faux-conflits, vider les conflits de leur contenu, les faire dégénérer en quelque chose de mort, de pacifié, de démocratique. [12]

Le rassemblement joyeux, entrecoupé de musique, prises de paroles ainsi qu’un petit craquage de fuminège à la fin, a été vite écourté par les forces de l’ordre :

Tout le monde n’a cependant pas apprécié car il n’a pas fallu attendre très longtemps pour voir la bleusaille excitée sortir du tribunal. Dans un premier temps, quatre flics ont essayé de couper de force la sono. Devant notre refus, ils ont essayé de s’en emparer, en vain. Ils ont rapidement appelé du renfort pour calmer notre résistance qu’ils jugeaient encore une fois abusive. Dès leur arrivée, ils ont essayé de se saisir d’une personne, tout en gazant à plusieurs reprises et à bout portant d’autres qui tentaient de s’opposer à cette arrestation. Profitant de la confusion, ils ont capturé deux autres personnes qui ont été étranglées, plaquées au sol et gazées une fois à terre.
Et comme cela ne suffisait pas, ils en ont profité pour jouer de la matraque sur les gens à proximité.
Tout ça sur le parvis du tribunal de Lille, sous le regard complice des représentants de leur justice qui allaient déjeuner. [13]

Peinture partout

Un mois après l’expulsion de la Mangouste, c’est la façade de la Mairie de Lille, la Maison du Hip-Hop, de l’Institut Pasteur ainsi que de la gendarmerie qui sont recouverts de peintures. Le marquage de ces lieux serait un signe tenace de protestation contre l’expulsion de la Mangouste ainsi que de l’avancée de la gentrification à Lille :

Nous avons choisi ces cibles pour nous opposer à la réhabilitation des quartiers populaires et à la politique de la ville qui expulse les pauvres pour rendre ses quartiers plus rentables pour les promoteurs immobiliers.

Le Chti d’Arras, ancien lieu d’activité et de vie occupé illégalement pendant plusieurs années (où se déroulaient notamment des concerts et autres événements hip-hop) s’est vu expulsé et remplacé par « la Maison du hip-hop » ou « Centre Européen de Culture Urbaine ». Un bon moyen pour la mairie de récupérer ce qui se faisait déjà sans elle, de le décharger de tout ce qui s’y faisait de subversif, et d’en faire un produit culturel-commercial. [14]