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Après la capitale de la culture, lille devient celle du design

publié le 13 avril 2019

Il est des événements qui appartiennent à un continuum invisible qu’il nous appartient à rendre visible, et qui anodinement, peuvent tout se permettre.
Il est des événements, qui malgré leur virtualité et leur absconse, rythment, définissent et cadrent le présent et les devenirs d’un territoire.
Il est des événements qui, sous couvert d’un motif interchangeable, annoncent en négatif des nouvelles formes de gouvernance.
Il est, alors, des événements dont il paraît nécessaire de se saisir afin de les penser ; ne pas se laisser happer, ainsi, par des temporalités sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir.

Lille 2020 : Capitale du Design est de ceux ci.

Alors il prit des cordes, en fit un fouet, et les chassa tous de l’enceinte sacrée avec les brebis et les bœufs ; il jeta par terre l’argent des changeurs et renversa leurs comptoirs, puis il dit aux marchands de pigeons : Ôtez cela d’ici ! C’est la maison de mon Père. N’en faites pas une maison de commerce
Jean 2.12-25

S’esquisse petit à petit dans les couleurs du printemps du Nord les formes nouvelles d’une mégamachine prévue pour 2020 ; la MEL, couronnée Capitale du Design par un obscur réseau au langage et aux partenariats aussi douteux que marchands, s’apprête donc, une année durant, à mettre le design à l’honneur. Cela fait pourtant quelques années que l’on sent qu quelque chose se prépare à Lille, particulièrement depuis 2017. Une certaine ambiance dans la ville, des dynamiques impulsées par la métropole. Mais tout semble s’accélérer. Comme si 2020 allait représenter, en quelque sorte, l’apothéose.
Des intentions aussi nobles, que celles de l’accomplissement du design, soit du règne du beau et de l’utile, ne se réalisent néanmoins jamais impunément : ici, le design se veut transformation du territoire, de manière très assumée et explicite. Lille et sa métropole doivent rentrer dans la modernité, c’est à dire devenir une ville belle où il fait bon vivre et dans laquelle ne manquent pas les activités culturelles et autres farces artistiques, et tout cela, pour gagner, dans le marché des villes, une bonne place, et à terme accroître et conserver son attractivité financière et touristique. Et la transformation du territoire, quoi du plus contemporain dans notre belle ville et pour notre aimable municipalité, qui déjà s’attaque actuellement à la restructuration totale simultanée de plusieurs quartiers. Sur le site flamboyant, mais parfois mal designé, de Lille 2020, la couleur est annoncée : c’est par un système de POC pour « prof of concept » (sic.) que « citoyens », « entreprises » ou « collectivités » peuvent proposer des aménagements pour la ville de demain.

Ce qui ici semble se jouer l’an prochain n’est donc pas uniquement une enième récompense hors-sol que les métropoles collectionnent chaque années, à la manière, déjà, de Lille 2004, Marseille 2013 ou St Etienne 2019, mais bien de nouveaux dispositifs de gouvernementalité, agencements nouveaux du capitalisme et de sa capacité à capturer et absorber à ses critiques et ses contradictions. Et que ce soit l’esthétique et le design qui soient précisément les vecteurs de cette restructuration du capitalisme urbain n’apparaît que guère surprenant quand l’artiste, remplaçant lui même le prêtre, en matière de dévoilement de l’être, se voit remplacé à son tour par la figure du designer publicitaire.

Ce texte n’a alors pas la prétention d’expliquer, critiquer, ou d’apporter une critique figée, tant de Lille 2020 que des politiques contemporaines de la ville, mais davantage de préparer le terrain à une série d’articles qui s’attacheront, chacun dans leur singularité, à petit à petit, à tenter de nous réapproprier l’espace philosophique et le champ du design pour comprendre ce qui s’apprête à se jouer dans nos rues. Nous savons ne pas être seuls à avoir Lille comme champ privilégié d’expérience et d’analyse ; ainsi, au fil des prochaines semaines et des prochains mois, nous aborderons, pele mêle, la question de la norme, du nouvel esprit du capitalisme, de la smart city, ou de la beauté rédemptrice, supposée sauver le monde, pour ne citer qu’eux, et tenter, à nos manières, de comprendre par quoi notre ville va t’elle être traversée l’an prochain.

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