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En 2001, suite à une liquidation judiciaire de l’usine, 123 ouvriers et ouvrières se retrouvent du jour au lendemain sans emploi et sans indemnités de départ. Ils et elles occupent pendant plusieurs mois leur usine et empêchent que la société gérant l’usine puisse venir rechercher les 700 tonnes de bobines de fils restants. Les 20 millions de francs de fils constituent pour les employés un moyen de négociation important pour sortir dignement de ce combat. Ils et elles demandent 45 000€ par personne ainsi qu’un reclassement de l’ensemble du personnel. Ils et elles sont prêt.es à mettre feu au butin - qui d’ailleurs n’est que le fruit de leur travail - si jamais ils n’obtiennent satisfactions.

Les saprophytes, collectif d’artistes comprenant architectes, paysagistes, plasticiens, graphistes, présents depuis plusieurs années à Fives, installent leur quartier dans une ancienne usine transformée en complexe immobilier, « La ZAC du Parc de la Filature » profitant de l’abandon d’une partie du projet par son promoteur. Pour la MEL, c’est une belle manière de terminer un projet à la déroute en le chatoyant de couleurs humanistes et écologistes, « plus proches des habitants et leurs préoccupations ». Pour ce collectif, cet emménagement, dans les ruines d’un passé industriel, se veut être une poursuite de ses engagements dans « les mouvements de transition », c’est-à-dire dans une sorte de processus d’hybridation entre « la nature » réifiée et l’urbain post-industriel.

La Chaufferie est le nom du nouveau lieu qu’occupent les saprophytes depuis courant 2018. Elle prend place dans un immense bâtiment qui garde l’architecture de l’usine d’antan avec ses baies vitrées colossales, ses briques rouges vifs et ses pièces à grandes hauteurs. Il côtoie un mélange d’habitations à l’image luxueuse type lofts, et de logements dits sociaux.

50 personnes débarquent en bus en pleine nuit dans le centre administratif de l’entreprise de Mossley à Rouen. En attendant les forces de l’ordre, ils commencent à retourner les bureaux, jeter la paperasserie au sol tout en se barricadant à l’aide d’armoires retournées. Les ouvriers négocient dans un premier temps avec les gendarmes du coin pour ensuite faire part de leur revendications à la personne mandatée par Mossley. (Le 27 août 2001)

La véritable chaufferie de l’usine accueille maintenant la Chaufferie, métaphore participant à exalter l’éthique du projet immobilier dans ses moindres sinuosités. Elle se complète par des jardins partagés, « les Jardins de la Filature ». Partant d’une simple affaire de voisins singeant le maraîchage dans des bacs de terre hors sol,
la mairie en vient à s’impliquer financièrement, sentant la bonne opportunité pour verdir sa politique urbaine. Ces jardins, oasis dans la désolation de la ville, stimulent le besoin pour les habitants d’être proches de la nature, leur donnent le loisir de planter et ainsi permettent de nourrir de nouvelles sociabilités autour de cette distraction. Ces petits plaisirs sournois semblent presque faire disparaître avec l’histoire de l’usine, la pollution des sols et son antagonisme de classe.

Vestige d’une époque révolue, l’histoire de cette usine est muséifiée, rendue inaccessible à la mémoire comme porteuse de conseils et d’enseignements. A l’époque, l’usine fait partie du groupe Mossley, premier producteur français de fil. Il faut dire que le textile est un des secteurs les plus importants pour l’économie régionale depuis le 19e siècle. Mais à partir des années 90, l’usine connaît une baisse d’activité ainsi qu’une baisse de qualité de production. Période concomitante au déclin de l’économie industrielle française, c’est alors le délabrement de Mossley jusqu’à sa liquidation judiciaire en 2001. Les 123 derniers salariés restant sont mis à la porte sans indemnités de licenciement.

Deux camionnettes pénètrent en pleine nuit avec effraction dans l’usine de filature Mossley à Lomme. Une quinzaine de personnes cagoulées sortent des véhicules et emportent 9000€ de bobines de fils. Elles repartent. A ce moment là, une course poursuite s’engage avec les forces de l’ordre jusqu’à Hellemmes. Les deux véhicules disparaissent dans l’usine d’Hellemmes. Les flics ne cherchent pas à y rentrer. (Le 18 juillet 2001)

Enchaînant manifestations, débrayages et actions illégales, les salariés obtiennent finalement fin août un plan social avec notamment 12200€ d’indemnités de licenciement par personne en plus des indemnités légales, les retraits des poursuites judiciaires et un an d’aide médicale et psychologique. Alors que l’engagement est signé, l’actionnaire majoritaire de Mossley, Dominique Meillassoux, un proche des Sarkozy, refuse de payer quoi que ce soit. Le plan social est finalement réglé par la région. Pour équilibrer son budget, la région se remboursera, éhontément, en vendant le terrain à un promoteur qui sera chargé de transformer l’usine en ensemble immobilier.

Matérialisé dans la conservation d’une partie de l’architecture du bâtiment, ce dernier fragment de cette histoire a été séparé du reste pour participer à une toute autre histoire, celle de la neutralisation de toutes formes collectives d’antagonismes, et à éteindre les étincelles de ce passé de luttes sociales. Le passé du bâtiment est disjoint de la vie des habitants d’aujourd’hui et devient intemporel. L’esthétique ouvrière n’est plus qu’un simple décor comme un papier peint que l’habitant aurait choisi pour l’habillage de son nouvel appartement, derrière lequel l’on aurait caché l’histoire jaunie de la classe ouvrière.
Que l’esthétique de l’usine du passé puisse ainsi être reprise, réhabitée et revigorée par le capitalisme ludique et numérique du XXI° siècle n’atteste alors que de la vanité du capitalisme vis à vis de son propre passé, dans sa manière d’esthétiser les signes de son propre effondrement de nouveaux moyens pour toujours davantage s’étendre - et par le même geste, de désactiver notre capacité à appréhender ces lieux comme ils devraient l’être : des ruines du capitalisme industriel du XX° dans lesquelles ce sont nos parents et grands parents qui vivaient il y a encore peu de temps.
Ce qui se trame alors dans tous ces "tiers-lieux", "friches" ou autre aménagements saugrenus, c’est un dispositif ayant pour but d’anihiler la conscience historique du lieu-usine. Dispositif qui semble être rejoint par le processus la réification de l’usine comme communauté originelle, solidaire et soudée, comme de nombreux écritaux muraux nous l’expliquent aux alentours de la ZAC de Fives-Cail par exemple. Pourtant, c’est justement le sentiment de séparation, et l’absence de cette dite classe ouvrière, qui a rendu possible l’avènement du notre temps.

Il s’agit alors de rétablir des continuités historiques qui viennent réactiver les puissances collectives emprisonnées dans la matière de la brique rouge. L’artiste, dans les projets de rénovation urbaine, accompagné de son mythe de création ex nihilo, joue un rôle prépondérant, voire d’avant garde lorsqu’il s’agit de pacifier un quartier ou même d’en changer sa population. Peut-être qu’à chaque nouvelle installation d’incubateur d’artistes ou de startuppers en tout genre et absolument équivalents, une histoire populaire est enfermée dans les ruines sur lesquelles se construit l’horizon « humaniste et écologiste » du capitalisme.

Ce récit, forcement fragmentaire, se veut être un prologue et une mise en relief pour la rediffusion ci-dessous du documentaire 300 jours de colère, alternant témoignages, moments de vie pendant l’occupation de l’usine et passages plus belliqueux de cette lutte ouvrière pour la dignité.


Réalisation : Marcel Trillat
Scénario : Maurice Failevic
Durée : 80 minutes
Date de sortie : 2002